Boîte à outilsAutres langues |
Philosophie juiveUn article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
La philosophie juive est une forme de pensée juive, examinant les rapports entre le legs du judaïsme, la révélation et la tradition, et celui de l'hellénisme, la raison (logos). Les sujets qu'elle couvre peuvent porter sur :
Cette entité est controversée par les tenants du judaïsme traditionnel comme par les philosophes: pour les premiers, elle amène les Juifs à formuler les questions à la manière des non-Juifs, et les conduit donc rapidement et directement à l'hérésie; pour les seconds, elle part d'un postulat pré-établi, la vérité de la révélation, ce qui est contraire à une démarche philosophique authentique, et conduit des philosophes comme Leo Strauss à affirmer que les « classiques » de la philosophie juive comme le Guide des Égarés ou le Kuzari ne sont pas des œuvres philosophiques.
[modifier] Judaïsme et hellénismeL'hellénisme, et sa composante doctrinale, la philosophie, sont introduits en Judée lors de la conquête de la Perse par Alexandre. La tradition orale judéenne témoigne, au travers de ses aggadot ou de sentences attribuées à des Sages, du mélange de respect et de méfiance entre Juifs et Grecs[1]. Les seconds influencent profondément les premiers dans leur organisation de la cité et l'art, encore que certains points de leur mode de vie (la nudité obligatoire lors des jeux sportifs, s'accompagnant d'une obligation de cacher les signes d'une origine juive[2], la pédérastie érigée en principe d'éducation, etc.) choquent les Juifs, qui ont appris dans leur Livre que ce sont des abominations à YHWH. Il en est de même pour leurs modes de pensée respectifs: bien que ne présentant pas d'interdépendance avec la philosophie, et bien que les discussions autour de l'exégèse des Livres de la Bible n'aient pas pour but la poursuite de la sagesse, mais la détermination de la conduite à tenir en conformité avec la Loi dans une situation donnée, la démarche du judaïsme, en ce qu'elle a toujours voulu penser l'acte, l'action, et les ancrer dans le Transcendant, c'est-à-dire, pour elle, le divin, présente des analogies avec la démarche philosophique.
Philosophie et judaïsme sont en revanche difficilement conciliables sur certains points :
Les rapports entre Sages judéens et « Sages des nations » sont donc empreints d'ambivalence: leurs idées sont connues, et leur valeur intellectuelle reconnue, tant qu'elles ressortent de la science, mais non de la foi ou de la théologie[5]. Le folklore palestinien, recueilli en partie dans le Talmud et d'autres recueils de tradition orale rabbinique, en particulier dans le Midrash Eikha Rabba, abondent en historiettes d'un Athénien et d'un enfant (judéen), où le second se joue aisément du premier, alors que des Sages juifs en visite à Athènes se distinguent par leur acuité d'esprit et leur répartie[6]. L'hellénisme n'est cependant pas sans influence sur la pensée juive: le monothéisme des Judéens, jusque là national, c'est-à-dire limité aux « ressortissants de la nation judéenne, » devient véritablement universel[11]. Par ailleurs, les considérations sur le corps et l'âme, son immortalité, ainsi que sur la nature de la métempsycose, si importantes pour le concept kabbalistique du Guilgoul haneshamot, n'étaient développées qu'à un niveau rudimentaire dans le judaïsme, qui professe la résurrection corporelle des morts[12]. Toutefois, cette symbiose na pu se faire en Judée, mais parmi les Juifs installés dans le monde hellénistique, en particulier à Alexandrie. [modifier] La philosophie judéo-alexandrineC'est en effet à Alexandrie que le judaïsme, libéré des liens nationaux qui se rattachaient à la tradition en Palestine, s'imprègne de l'hellénisme ambiant. Ce mouvement n'aura pas d'effet durable sur le judaïsme global, malgré son influence, considérable pendant quelques siècles, par suite de l'éveil du sentiment national judéen lors des guerres macchabéennes et de la révolte de Bar Kokhba d'une part, et parce qu'il sera récupéré par le christianisme lors de sa séparation avec le judaïsme[2]. C'est en particulier le cas de la Septante, traduction de la Bible en grec, initialement célébrée pour sa beauté et son utilité dans le Talmud[13], mais abandonnée par suite des incessantes controverses avec les chrétiens, qui y lisaient la préfiguration de Jésus et conspuée: Le jour où la Bible fut traduite en grec fut considéré comme le jour où l'on honora le veau d'or[14]; lorsque la traduction de la Bible fut achevée, les ténèbres vinrent sur l'Égypte pendant trois jours[15]; le 8 Tevet fut décrété jour de jeûne pour expier cette offense, et son étude fut interdite, ainsi que celle de la littérature grecque, et du grec lui-même[16]. Si certains livres, comme l'Ecclésiastique, ressemblent à des livres bibliques canonisés comme les Proverbes ou l'Ecclésiaste, qui a d'ailleurs été envisagé par certains comme un dialogue philosophique[17], d'autres, comme la Sagesse de Salomon, présentent clairement l'éthique grecque dans le moule de la littérature sapientiale juive. Prenant la forme d'une exhortation de Salomon à des homologues royaux régnant sur des païens, il les met en garde contre l'impiété, en particulier l'idolâtrie, et les enjoint à suivre la vraie sagesse, et à servir Dieu[2]. Le texte s'adresse vraisemblablement à des païens, ou à des Juifs tentés par le paganisme. L'auteur laisse entrevoir des doctrines stoïciennes, en faisant de la Sagesse un être indépendant, existant en dehors de la divinité et servant de médiateur entre l'activité divine et le monde, dans lequel la raison divine est immanente. L'influence de Platon est également visible dans le traitement de l'âme, entité indépendante du corps et lui survivant lorsqu'il retourne à la poussière. Son but est avant tout apologétique : elle veut démontrer la validité et l'universalité du judaïsme, en fournir une interprétation philosophique, qui conçoit Dieu de façon spirituelle (à l'inverse des divinisations d'occurrences matérielles, qui ont donné le polythéisme) et l'éthique de façon rationnelle[réf. nécessaire]. Survenant à une époque où tant les Juifs de Babylone que d'Israël manifestaient une méfiance de plus en plus marquée envers celle-ci, son influence sera faible dans la pensée juive, bien que Harry Austryn Wolfson fasse remonter toutes les formes de philosophie religieuse à Philon[18], mais prépondérante dans le christianisme primitif. C'est par le biais des Pères de l'Église que l'on connaît Aristobule de Panéas, dont certains fragments du commentaire qu'il fit de la Bible ont été conservés par eux. Selon Aristobule, les philosophes et poètes tiraient leurs enseignements de la sagesse de Moïse[réf. nécessaire]. Certaines de ses idées ont pénétré en profondeur l'exégèse ultérieure : il se refuse à donner une interprétation littérale des expressions anthropomorphiques de la Bible concernant Dieu, et fait préexister la Sagesse (c'est-à-dire la Torah) aux cieux et à la terre, d'abord comme attribut divin, ensuite comme création (par émanation) de Dieu, et enfin comme immanente au monde. Il propose aussi une interprétation symbolique du Shabbat, et du chiffre 7 en général[réf. nécessaire]. Plus connu est Philon d'Alexandrie (-20 EC- 40 EC). Représentant typique du judaïsme hellénisé d'Alexandrie, Philon ne parle probablement pas l’hébreu, ainsi que semble en attester son usage d'étymologies fantaisistes[réf. nécessaire], et bien que connaisseur de nombreuses traditions juives, ne les comprend pas à la façon des rabbins. Estimant que la raison (la philosophie) et la révélation ne sont pas incompatibles, la première doit défendre et de justifier les vérités de la seconde. Afin de faire comprendre Moïse, Philon en fait un précurseur de Solon ou Lycurgue[réf. nécessaire]. De même, les commandements divins les plus obscurs, comme l'institution d'un jour d'abstention hebdomadaire, les lois alimentaires, servent à inculquer à l'homme les fondements du stoïcisme, et accordent son rythme aux rythmes cosmiques et universels. Philon considérait toutefois le judaïsme comme supérieur à la philosophie, et écarte les doctrines contraires auix enseignements bibliques, comme l'éternité du monde. [19] [modifier] La philosophie juive au Moyen ÂgeOn peut diviser la philosophie juive médiévale en deux périodes :
[modifier] Philosophie judéo-islamique[modifier] Le motazilismeLa philosophie des Mutazilites est conçue par eux comme un moyen de résoudre les problèmes de l'analyse scripturaire, principalement en ce qui concerne l'Unité et la Justice divines. Il ne s'agit pas d'une philosophie systématisée, tout argument philosophique est bon pour expliquer l'Écriture, qu'il provienne de Platon, d'Aristote ou d'Épicure. Or, l'analyse scripturaire caractérise précisément les Karaïtes, des Juifs qui, ayant fait sécession du Talmud, reportent leur adoration toute entière sur la Miqra. Le mutazilisme, dont la naissance en fin de huitième siècle, coïncide avec le regroupement autour d'Anan ben David de tous les courants juifs opposés à la Loi orale, trouve donc chez eux un accueil particulièrement favorable. Il leur assure un certain succès dans la propagation de leurs idées, au point d'entraîner la réponse vigoureuse de Saadia Gaon, un Sage rabbinique formé à l'école mutazilite d'Al Dubaï. Son Emounot veDeot (Kitab al-Amanat wal-l'tikadat, le "Livre sur les Articles de Foi et les Doctrines du Dogme"), première présentation systématique de la doctrine judaïque ainsi que de ses éléments philosophiques, est construit en sections selon la structure mutazilite, avec une section sur l'Unité divine, et une sur la théodicée. Toutefois, il s'écarte de leurs enseignements en déclarant que la tradition (juive rabbinique s'entend, c'est-à-dire le corpus des Talmuds et du Midrash), bien que le plus souvent conciliable avec la raison, l'emporte sur elle lorsqu'ils se trouvent en conflit. C'est notablement le cas dans les domaines où seule la spéculation semble pouvoir mener à la bonne compréhension des choses, comme les débats sur l'éternité du monde ou l'immortalité de l'âme. À l'inverse, Joseph ben Abraham et son disciple Yeshoua ben Yehouda, deux éminents philosophes karaïtes du 11e siècle, enseignent que la connaissance rationnelle de Dieu doit précéder la croyance en la révélation : ce n'est, selon eux, qu'une fois l'existence de Dieu, Sa sagesse et Son omnipotence établies, que la vérité de la Révélation est garantie. De même, certains principes moraux sont accessibles par la seule réflexion, par exemple, qu'il vaut mieux faire le bien que le mal, qu'il faut dire la vérité et manifester de la reconnaissance; ces évidences sont indépendantes de la Révélation, puisque même ceux qui nient l'existence de Dieu et Sa révélation adhèrent à ces principes. La loi morale est obligatoire non seulement pour l'homme mais aussi pour Dieu. Les deux philosophes parviennent à démontrer la création du monde, cependant, à la différence de Saadia, ils souscrivent à la doctrine kalamique selon laquelle tout est composé d'atomes. Le Kalâm demeurera l'école de prédilection des Hakhamim karaïtes, même lorsqu'au quatorzième siècle, Aaron ben Elya de Nicomède, montrera des influences aristotéliciennes, surtout maïmonidiennes. En revanche, chez les Rabbanites, le Kalam sera en compétition avec le néo-platonisme, et sera supplanté plus tard par les doctrines d'Aristote. [modifier] Le néoplatonismeLe néoplatonisme, bien qu'originellement hénothéiste et païen, fut adapté puis adopté par de nombreux penseurs juifs, dont l'un des plus illustres représentants est Salomon ibn Gabirol. L'émanationnisme, la perfection infinie de l'Un, la montée de l'âme etc. sont en effet des thèmes très proches des croyances religieuses, pouvant être abordés sous un angle rationnel, menant au système d'ibn Gabirol, ou d'un point de vue "mystique", menant à la doctrine des sephirot d'Isaac l'Aveugle, chef de file de la Kabbale géronaise. [modifier] Néoplatoniciens juifs notables
[modifier] La critique de la philosophieBien que chaque philosophe se livre à la critique des idées de ses collègues, aucun ne s'élève comme Yehouda Halevi (1085-1140), contre la philosophie, ce qui lui valut son surnom de "l'Al-Ghazali juif". Son œuvre majeure, le Kuzari (Kitab alhuyya wa-l-dalil fi nusr al-din al-dalil, "le livre de l'argumentation pour la défense de la religion méprisée"), composé sur le modèle des dialogues deLa destruction des philosophes (Tahafut al-Falasifa) d'Al-Ghazali, entend défendre le judaïsme contre les systèmes de pensée environnants, dont il déplore l'influence sur les Juifs, à savoir le christianisme, l’islam, le karaïsme, et surtout la philosophie, à l'époque principalement représentée par le courant néoplatonicien. Juda Halevi ne s'élève pas contre la spéculation philosophique elle-même, dont il fait lui-même usage, y compris pour démonter des arguments philosophiques, mais contre la volonté de démontrer une identité entre vérité démontrée et vérité révélée. Selon lui, celle-ci ne se laisse ni examiner, ni soumettre à la spéculation, seul Dieu donne accès à quelques élus au domaine du divin (al 'amr al-ilahi). Il entreprend ensuite de démontrer les doctrines juives basées sur la révélation et la tradition, ce qui fait de ce livre un exposé concis et complet du judaïsme. Ce livre valut à Juda Halevi sa notoriété en son temps et de nos jours, bien qu'il fût déjà un poète réputé. [modifier] L'aristotélismeLes idées d'Aristote eurent une répercussion importante et durable dans la philosophie juive, du fait de la stature spirituelle de son principal représentant, Moïse Maïmonide. Cependant, Maïmonide avait été précédé en cette voie par Abraham ibn Dawd Halevi, dont la principale œuvre philosophique, Emouna Rama (Al-Aqida al-Rafi'a), rédigé uniquement "à l'intention de ceux qui doutent", était une critique en règle du Fons vitae de Salomon ibn Gabirol, rédigée à l'aide d'arguments aristotéliciens. De lecture malaisée, ce livre fut très vite surclassé par le "Guide des Egarés" de Maïmonide, paru peu après. Abraham ibn Dawd n'en est pas moins le premier Juif aristotélicien, et son œuvre compte parmi les ouvrages classiques de la philosophie juive du Moyen Âge. [modifier] Moïse Maïmonide (1135-1204)Rabbin, commentateur de la Mishna, légaliste, codificateur, décisionnaire, et médecin, Moshe ben Maïmon HaDayan, connu sous le nom de Moyses Maïmonide pour les chrétiens, Moussa bin Maïmoun ibn Abdallah al-Kurtubi al-Israili pour les musulmans, fut l’"Aigle de la Synagogue" selon Thomas d'Aquin, le rédacteur du Guide des Egarés [modifier] La philosophie juive médiévale après MaïmonideDe même que tout commentaire biblique rédigé après celui de Rachi peut être considéré comme un commentaire du sien[réf. nécessaire], la philosophie de Maïmonide alimente la philosophie juive jusqu'à l'ère moderne, voire la philosophie moderne elle-même, Baruch Spinoza, Moïse Mendelssohn, Leo Strauss ou Hermann Cohen s'y étant référés. [modifier] Controverses autour de la philosophie de MaïmonideLa philosophie de Maïmonide fut, de son vivant même, l'objet de mesures et contre-mesures d'excommuniation pour quiconque s'y adonnerait, et de controverses passionnées, dont le compte-rendu même fournit la matière du Minhat Kenaot d'Abba Mari, rédigé en 1306, plus d'un siècle après la mort du Maître. Il arrivait souvent que les acteurs de ces controverses adoptent une position partagée. Salomon ben Aderet, par exemple, défendait l'œuvre de Maïmonide, mais s'opposait à sa diffusion en masse, et finit par rédiger un herem envers quiconque étudierait la philosophie en-dessous de l'âge de trente ans. Abraham ben David de Posquières, le plus ardent des critiques contemporains de Maïmonide, entreprit de démontrer que, toute admirable que fût son œuvre, d'autres opinions que la sienne pouvaient et devaient exister, en matière de halakha comme en matière de philosophie. Il s'opposa particulièrement à la tendance de Maïmonide de faire passer des doctrines aristotéliciennes pour des articles de foi, voire des dogmes juifs, comme ses vues sur l'immortlité de l'âme et la résurrection des morts. Shem Tov Ben Joseph Falaquera rédigea le Moreh ha Moreh (Guide du Guide), et l'Iggeret ha-Vikou'ah (Épître de la disputation), œuvre apologétique reproduisant un dialogue entre un partisan et un opposant de l'étude de la philosophie, tranchant en faveur du premier. Moïse Nahmanide, aussi versé dans la philosophie que dans la Kabbale, représenta la voie modérée dans les controverses autour de Maïmonide, proposant de casser le bannissement portant sur Maïmonide, mais maintenir, voire renforcer celui sur ses œuvres. Cette opinion fut rejetée, tant par les tenants que par les opposants à Maïmonide. Lui-même critiquait fortement certaines idées de Maïmonide dans son commentaire[réf. nécessaire], mais il tenta par ailleurs de les réconcilier avec la tradition juive : concernant la résurrection des morts, il suggéra qu'aux temps messianiques, les corps physiques s'élèveraient par le truchement de l'âme à une essence pure, si proche de l'esprit, qu'ils en deviendraient éternels[réf. nécessaire]. [modifier] Les averroïstes[modifier] Isaac Albalag, seconde moitié du XIIIe siècleRésolument philosophe, résolument rationaliste, résolument averroïste, Albalag franchit la limite qu'avait tracé Maïmonide : son interprétation du récit de la création suit de si près la thèse d'Aristote sur l'éternité du monde qu'il est traité d'hérétique. Son œuvre la plus connue est la traduction qu'il fit du Mahahid al-Falasifa (les tendances des philosophes) d'Al-Ghazali. Il n'en a traduit en réalité que les chapitres concernant la logique et la métaphysique. Cependant, il fit également œuvre de commentateur, corrigeant les vues des philosophes comme l'avait fait Al-Ghazali dans son Tahafut al-Falasifa (La Destruction des Philosophes, déjà mentionné). Albalag remarque qu'Al Ghazali ne réfute pas les philosophes mais ses propres erreurs, qu'il avait commises en se basant non sur les textes originaux d'Aristote, mais sur ces commentateurs, comme Avicenne. Albalag adresse d'ailleurs ce même reproche à Maïmonide, lorsque celui-ci ne suit pas Aristote, notamment sur l'éternité du monde En composant son travail, Albalag travaille à un but principal : démonter l'idée populaire que la philosophie tend à saper les bases de la religion. Au contraire, elles s'accordent (selon lui) dans les principes fondamentaux de toute religion positive, à savoir :
et elles partagent le même but : le bonheur de l'humanité. La philosophie s'adressant à l'individu, alors que la religion s'adresse aux masses, ce qui explique leurs différences dans l'établissement des vérités : la philosophie démontre, alors que la religion enseigne. Cependant, Albalag, inspiré par Averroès, ne prétend pas que les doctrines philosophiques doivent entièrement coïncider avec les doctrines religieuses : la vérité philosophique nue est délétère pour les masses, obligeant les Écritures Saintes à adapter leur langage.
Dans les cas où l'adéquation entre raison et révélation semble vraiment impossible, Albalag propose une solution assez inhabituelle, la double vérité, retrouvée chez les Solastiques latins, qui enseigne que vérité philosophique et vérité prophétique sont deux vérités qui peuvent se contredire, bien que non mutuellement exclusives. Il semble toutefois qu'il y soit parvenu suite à ses propres spéculations, en combinant les théories inconciliables d'Averroès et d'Al Ghazali : l'enseignement philosophique est vrai d'un point de vue spéculatif et l'enseignement révélé est vrai à un niveau supérieur, celui de la prophétie, ces deux points n'étant pas les mêmes. Le prophète ne peut être compris que par le prophète, et le philosophe que par le philosophe, ainsi que le professe Al Ghazali dans un travail ultérieur, le Munkid. Source : Article de la Jewish Encyclopedia sur Isaac Albalag [modifier] Joseph ibn Caspi, 1279-1340
Bien qu'influencé par Maïmonide et surtout Averroès, le Rav Joseph ibn Caspi se considère plutôt comme un continuateur d'Abraham ibn Ezra, notamment dans son approche littéraliste et rationaliste des Écritures. Contrairement à Maimonide et Averroès, Ibn Caspi ne pensait pas que les secrets de l'interprétation étaient à réserver à l'intelligentsia. Au vu des différences entre les contextes, époques, audiences, connaissances, langages, etc., il s'était forcément creusé un fossé qu'il ne fallait pas tenter de combler. En conséquence, le secret demeurait secret. [modifier] Levi ben Gershom, 1288-1345Plus connu sous le nom de Gersonide, ou de Ralbag, auteur de Milhamot HaShem, il se situe plutôt dans la mouvance averroïste et scolastique, n'hésitant pas à placer la raison au-dessus de la tradition. Son principal ouvrage, Milhamot HaShem (Les guerres de Dieu), est construit sur le modèle du Guide des Egarés. Il s'agit d'une critique philosophique (suivant souvent la ligne de pensée d'Averroès) du syncrétisme proposé par l'œuvre du Maître entre la philosophie aristotélicienne et l'orthodoxie Juive. [modifier] Moïse de Narbonne, circa 1300-1362Grade figure de la pensée juive post-maïmonidienne, le Rav Moïse de Narbonne, auteur d'un commentaire sur le Guide des Egarés, est initié par son père à la philosophie, malgré l'anathème rabbinique frappant tous ceux qui s'y adonneraient avant l'âge de 30 ans. Il est lui aussi fortement marqué de l'empreinte d'Averroès, qu'il adapte à la pensée juive. Il ne peut donc que s'opposer aux idées d'Avicenne transpirant dans l'œuvre de Maïmonide. Le prophète possède un niveau si élevé d'intellect qu'il finit par agir sur la matière : il s'agit de l'Intellect Agent. Toutefois, les prophètes adaptent ces idées au niveau de l'audience à laquelle ils s'adressent. La Torah est donc pratiquement incompréhensible dans sa globalité, si ce n'est par un individu dont l'intellect s'est fondu dans l'Intellect Agent. Le philosophe s'en rapproche le plus. Seuls les philosophes sont donc à même de pouvoir tenter l'entreprise de comprendre les paroles des prophètes. [modifier] Hasdaï Crescas, 1340-1410Le "Rav de Saragosse", auteur de Or Hashem ("La Lumière de Dieu"), déplore le carcan de l'aristotélisme dans lequel il estime que le judaïsme s'est enfermé. Il se fait l'adversaire aussi déclaré d'Avicenne et Maïmonide que d'Averroès et Gersonide, dont les ouvrages peuvent mener à brouiller la spécificité du judaïsme, et en ramener le contenu à un ensemble de concepts aristotéliciens, quant bien même ce ne serait pas l'intention des auteurs (il est vrai que le nombre de conversions volontaires à une autre confession battit son plein lorsque l'échange d'idées fut maximale entre les trois communautés, car aux certitudes du croyant se substituaient facilement les doutes du philosophes. Les conversions au judaïsme furent tout de même plus rares que l'inverse). Son Or Hashem est divisé en quatre sections (ma'amarim), subdivisées en règles (kelalim) et chapitres (perakim):
La critique que fait Hasdaï Crescas non seulement des idées philosophiques, mais aussi des postulats scientifiques d'Aristote, dont il démontre la péremption, au vu des progrès de la science faits depuis, en font un génial précurseur de la révolution scientifique. [modifier] Joseph Albo, 1380 ? -1430 ou 1444Élève de Hasdaï Crescas, Joseph Albo, auteur des Ikkarim (Principes de la Foi), fut un rabbin et théologien espagnol du quinzième siècle. Il est probable que sa philosophie se soit développée en réponse aux disputations judéo-chrétiennes auxquelles il eut à participer, et qu'il ait souhaité développer des principes plus facilement défendables que ceux de ses prédécesseurs, comme la venue du Messie. Il existe trois sortes de lois ; naturelle, conventionnelle et divine. La loi naturelle est la même pour tous, en tous lieux, en tous temps; la loi conventionnelle est le fait d'un ou de plusieurs sages en accord avec la raison; la loi divine ne peut qu'être donnée par Dieu à un ou des prophètes. Elle seule peut mener l'homme au bonheur et à l'immortalité. Trois religions se disent divines. Comment les distinguer ? Toutes trois partagent nécessairement trois principes :
Cependant, seule une religion véritablement révélée peut en déduire ses autres principes, comme la création ex nihilo, le monde à venir, la venue du Messie, etc. sans se contredire. Toutefois, ces principes dérivés ne sont pas nécessaires à la croyance : bien qu'un Juif doive y souscrire, et que le contraire le rend sans aucun doute pécheur, il n'en devient pas hérétique pour autant. Joseph Albo trouva matière à critiquer ses prédécesseurs, tant Maïmonide que Crescas, mais eut fort à faire pour éviter les accusations d'hérésie. [modifier] Isaac Abravanel 1437-1508Il peut paraître paradoxal que celui qu’on présente souvent comme le dernier Juif aristotélicien, le plus grand commentateur du Guide des Egarés, au point de figurer dans certaines éditions auprès de Maïmonide lui-même, ait été l’un des plus grands adversaires de la philosophie. C’est que, depuis Maïmonide, une autre école de pensée a fleuri dans la péninsule ibérique, qui a révélé à quelques initiés des secrets bibliques profonds, et montré que, si le génie et la sagesse du Rambam sont incontestables et incontestés, ses opinions ne le sont pas. Abravanel a aussi bien assimilé les rationalistes comme Maïmonide, Gersonide, et d’autres que des penseurs plus mystiques, comme Juda Halevi et Nahmanide pour ne citer qu’eux. S’il peut illustrer les idées du Maître, et en restaurer la clarté et le sens original, il n’ignore pas ces opinions alternatives qui peuvent le contredire, et rappeler, une fois de plus, que l’opinion de notre Maître Moïse n’est pas celle de Moïse notre Maître. Néanmoins, si Abravanel ne manqua pas à l’occasion de critiquer Maïmonide, plus durement qu’aucun de ses prédécesseurs, en ce qui concerne les conceptions rationalisantes sur la prophétie et le Char Céleste (commentaire du Guide des Egarés, IIIe partie:71-74), il n’en fut pas anti-maïmonidien pour autant. Ainsi dans son Rosh Amana, il rétablit la validité des treize principes fondamentaux de Maïmonide contre les critiques de Hasdaï Crescas et Joseph Albo. En fait, Abravanel pourrait représenter une certaine tendance à ramener la pensée de Maïmonide dans le giron de la pensée juive traditionnelle. Ainsi, sur le débat quant à savoir si Maïmonide adhérait ou non à l’idée de l’éternité du monde, après avoir contesté, en le priant de l’excuser, l’explication que donne le Rambam du mot Bereshit (Guide des égarés II, chap 30), Abravanel ajoute : "Et expliquer le premier mot du premier verset dans le sens d’une antériorité temporelle ne conduit pas nécessairement à poser que la création a eu lieu dans le temps, ni ne remet en cause le principe de la création ex nihilo, comme le craint le Rambam, car il n’est pas impossible de dire que le commencement dont il est question dans ce verset fait lui-même partie du temps qu’il inaugure et que la création du ciel et de la terre ne vient pas s’inscrire dans un temps antérieur, mais qu’elle est l’instant fondateur du temps lui-même." Abravanel présente donc un Maïmonide impuissant à triompher du raisonnement aristotélicien sans remettre en cause les fondements de son propre système de croyance, mais convaincu pour lui-même des enseignements révélés. De fait, les arguments d’Abravanel lui-même, pour justes qu’ils sont, ne sont pas des preuves et ne s’adressent qu'à celui qui lit son commentaire, donc généralement un croyant. Pour Abravanel, les controverses liées à la philosophie ne sont donc pas dues à Maïmonide, mais à ses sectateurs, comme Albalag, ibn Caspi, Falquera, Gersonide, Narboni, ... Il ne manqua pas à leur égard de mots acerbes, leur reprochant d’avoir perverti les croyances de fidèles authentiques, voire de les avoir détournés de la foi. Quant à Abraham ibn Ezra, le néo-platonicien, Abravanel fut encore plus sévère à son égard, traitant ses commentaires, où s’entremêlaient philologie et philosophie, de “futiles”, “contraires aux principes élémentaires de la Tora”, abscons sans rien apporter à l’étudiant. Source : Isaac Abravanel, Commentaire du récit de le création, Genèse 1 :1 à 6 :8, traduit par Yehouda Schiffers, collection Les Dix Paroles, éditions Verdier. [modifier] La Philosophie juive à la RenaissanceAprès l'expulsion des Juifs d'Espagne, l'Italie devient pour un temps le nouveau centre de la philosophie juive. En réalité, c'est en Italie qu'Isaac Abravanel a rédigé le gros de ses œuvres, et l'Italie du douzième siècle voyait déjà se lever un philosophe Juif, Hillel ben Samuel, qui combinait néoplatonisme, aristotélisme, mais aussi scolastique. Néanmoins, les grandes tendances dont sortiront le renouveau de la philosophie juive d'une part, et la philosophie moderne l'autre sont ailleurs.
[modifier] Le néoplatonisme italien[modifier] Juda Abravanel (1460-1530)Fils d'Isaac, il est également contraint à l'exil. Sa réputation de médecin n'est surpassée que par celle de philosophe : il est l'un des plus grands penseurs de cette période charnière entre Moyen Âge et Renaissance, et peut-être l'un de ses artisans. Dans son œuvre la plus connue, les Dialoghi d'Amore, il développe une théorie, s'inspirant du Symposium de Platon, et de Bahya, expliquant que l'amour, au sens platonique du terme, imbue l'Univers : l'amour émane de Dieu vers Ses créatures, qui le lui réverbèrent, d'où le dialogue. L'amour est donc un principe cosmique, inséparable de l'être. L'œuvre appuie particulièrement sur la dimension spirituelle de la beauté (elle rend aimable, au sens du mot), et l'esthétique. Le vrai bonheur est l'"union de l'intellect humain avec l'intelligence Divine, " ceci étant directement corrélé au plaisir esthétique. [modifier] Eliya Delmedigo (1460–1497)Eliya Delmedigo, ou Élie del Medigo, né en Crète, vécut en Italie, où il discuta avec des Platonistes chrétiens. Il traduisit quelques travaux d'Averroès de l'Hébreu au Latin, à la demande de Pic de la Mirandole, mais écrivit aussi des œuvres philosophiques indépendantes, comme Be'hinat haDat ("Examen de la Religion"), une œuvre basée sur un traité d'Averroès, où il investit la relation entre philosophie et religion. Comme Averroès, il pense que l'interprétation des Écritures devrait être l'apanage des philosophes. Néanmoins, il dénie aux philosophes le droit d'interpréter les principes fondamentaux du Judaïsme. Il est partisan, comme les Averroïstes chrétiens du principe de double vérité, mais contrairement à eux, ou à Albalag, il donne la primauté à la tradition, bien qu'il soit possible d'interpréter philosophiquement les doctrines qui n'affectent pas un principe de foi, ou en affirmant que les principes de foi ne sont pas en désaccord avec la raison. [modifier] Joseph Delmedigo (1591–1655)Descendant du précédent, Joseph Salomon Delmedigo a été influencé par Galilée, bien qu'encore attaché à des croyances médiévales. Il se montra critique vis-à-vis des idées d'Aristote, notamment de la notion de forme d'Aristote, estimant que la substance matérielle et ses qualités suffisent à décrire le monde, et de l'existence de mobiles incorporels des sphères. Sa conception de l'âme tient de celle de Platon, savoir que l'âme est une substance jointe au corps, et de Thomas d'Aquin, savoir que l'Intellect actif est intrinsèque à l'âme de l'individu. Par ailleurs, il défendit les idées kabbalistes, bien qu'il se moque de leurs superstitions. [modifier] Le renouveau kabbalistiqueLa Kabbale n'est pas une forme de philosophie. Elle existe selon ses adhérents depuis le don de la Torah sur le mont Sinaï, et consiste en enseignements oraux transmis depuis lors, certains dans un grand secret.
La Kabbale proprement dite est traitée plus avant dans sa propre entrée et sa place dans la pensée le sera également dans l'article Pensée juive. [modifier] La philosophie des MarranesOutre les conversions au christianisme de quelques individus sous l'effet de prédications agressives ou afin d'échapper aux persécutions envers les Juifs, était apparu en 1391 un phénomène nouveau, les conversions forcées en masse. Cependant, ces "nouveaux chrétiens" demeuraient perpétuellement en marge, interdits de retour au judaïsme ou de "judaïser", tenus en piètre estime par les "vieux chrétiens" lorsqu'ils souhaitaient s'intégrer à leur nouvelle société, considérés avec soupçon par les instances juives lorsque, trouvant un lieu plus tolérant comme le Portugal en 1414 ou Amsterdam après 1492, ils souhaitaient revenir au judaïsme. C'est du fait de cet état de dépossession permanente[21] que, « cherchant le neuf dans le vide entre les deux religions », certains conversos, qu'ils redeviennent juifs ou demeurent chrétiens, développèrent une philosophie fondée sur la raison, assez critique envers la foi, et qui aboutirait avec Michel de Montaigne, Baruch Spinoza et d'autres à la naissance de la philosophie moderne, tandis que d'autres élaboraient une théologie libérale. C'est en effet à des descendants de conversos que l'on doit :
Parmi les conversos revenus au judaïsme, Uriel da Costa et Juan de Prado, déçus de découvrir dans le judaïsme non pas un biblisme libéré des contraintes chrétiennes, mais une tradition tributaire d'une révélation oralement transmise, formulent les bases d'un déisme rationaliste, qui influencera la philosophie de Baruch Spinoza. D'autres anciens conversos, comme Isaac Orobio de Castro, élaborent une défense philosophique du judaïsme à ces attaques, ainsi qu'aux alternatives se présentant a |