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Arthur Schopenhauer
Arthur Schopenhauer est un philosophe allemand, né le 22 février 1788 à Dantzig en Prusse, mort le 21 septembre 1860 à Francfort-sur-le-Main.
[modifier] BiographieNĂ© le 22 fĂ©vrier 1788 Ă Dantzig, Arthur est le fruit du mariage cĂ©lĂ©brĂ© en 1785 entre Johanna Henriette Trosiener qui a alors 19 ans et de Henri Floris Schopenhauer qui en a 38. Avant mĂȘme sa naissance, ce dernier veut en faire un commerçant, tout comme lui, du fait de lâaisance et la libertĂ© que la carriĂšre commerciale procure, ainsi que lâexercice qu'elle donne Ă toutes les facultĂ©s intellectuelles. Souhaitant aussi en faire un citoyen du monde, il le prĂ©nomme Arthur, ce prĂ©nom Ă©tant, Ă quelques nuances prĂšs, le mĂȘme dans toutes les langues. En 1793, la famille Schopenhauer fuit devant l'occupation prussienne pour s'Ă©tablir dans la ville libre de Hambourg. Son unique sĆur, AdĂšle, naĂźt en 1797. La mĂȘme annĂ©e, Henri commence Ă sâoccuper de lâĂ©ducation de son fils afin qu'il embrasse la carriĂšre commerciale. Selon lui, deux moyens sont requis pour y parvenir : lâĂ©tude des langues et les voyages. Ainsi, en 1797, Arthur (9 ans) passe deux ans au Havre chez un correspondant de son pĂšre oĂč il apprend le français. De retour Ă Hambourg, il poursuit ses Ă©tudes commerciales, mais ne manque pas une occasion de suivre son pĂšre lors de ses dĂ©placements (Hanovre, Cassel, Weimar, Prague, Dresde, Leipzig, Berlin). Ă la promesse dâun voyage en Europe, sâil achĂšve sa formation, Arthur se dĂ©tourne de sa passion naissante pour les Ă©tudes littĂ©raires. En effet, il aime lire les poĂštes et sâapplique au latin. Le voyage dĂ©bute en mai 1803 (Arthur a donc 15 ans) et sâachĂšve au mois de septembre 1804. Au final, il sĂ©journe Ă Londres (suffisamment longtemps pour parler lâanglais couramment), Ă Paris, dans le midi de la France, Ă Lyon, en Savoie, en Suisse, puis finalement en BaviĂšre et en Autriche. De retour de voyage, et devenu employĂ© commercial, son travail lui rĂ©pugne, et l'engagement qu'il a pris vis-Ă -vis de son pĂšre le ronge. Mais son pĂšre meurt quelque temps aprĂšs, le 20 avril 1806, en tombant ou en se jetant (suicide ?) dâun grenier dans le canal derriĂšre la maison. Ă la suite de ce funeste Ă©vĂ©nement, Johanna Schopenhauer vend le fond de commerce et s'installe Ă Weimar pour se livrer Ă ses goĂ»ts littĂ©raires. Elle tient chez elle un salon de thĂ© oĂč Goethe vient rĂ©guliĂšrement. Elle devient mĂȘme une romanciĂšre Ă succĂšs. Quant Ă Arthur, il entreprend enfin des Ă©tudes classiques au Gymnasium (LycĂ©e) de Gotha, puis Ă Weimar chez sa mĂšre, oĂč il rencontre Goethe pour la toute premiĂšre fois. Ainsi, Schopenhauer devient un classique dĂ©terminĂ©, nourri des poĂštes grecs et latins. AprĂšs les Ă©tudes classiques qui lâont familiarisĂ© avec lâAntiquitĂ©, il sâinscrit en 1809 Ă lâuniversitĂ© de Goettingue (Göttingen). Il a 21 ans. Parmi ses professeurs, il compte le philosophe Schulze, antidogmatique, qui craint de voir dĂ©gĂ©nĂ©rer lâidĂ©alisme transcendantal en idĂ©alisme absolu. Ce premier directeur philosophique lui conseille dâĂ©tudier dâabord Kant, et Platon et dây joindre ensuite Aristote et Spinoza, ce qui constitue pour lui, les bases du travail philosophique. Enfin, il achĂšve sa carriĂšre universitaire Ă Berlin, universitĂ© dans laquelle il passe trois semestres (de 1811 Ă 1813). Ce qui le pousse dans cette ville, câest son dĂ©sir dâentendre Fichte pour lequel il conçoit une admiration a priori, qui ne rĂ©siste pas Ă lâĂ©preuve. Il est Ă©loignĂ© de Fichte par le dogmatisme du fond et le caractĂšre oratoire de la forme. Le cours de Schleiermacher sur lâhistoire de la philosophie au Moyen Ăge le laisse indiffĂ©rent. Mais il se passionne pour les leçons de Boeckh sur Platon, et plus encore pour celles de Wolf (Ă ne pas confondre avec Christian von Wolff le cĂ©lĂšbre Leibnizien) sur Aristophane et sur Horace, poĂšte latin qui devient un de ses auteurs favoris. Sa formation sâachĂšve en 1813 Ă lâĂąge de 25 ans. Il quitte donc Berlin pour commencer Ă sâoccuper de sa thĂšse de doctorat, son premier ouvrage important. En 1813, il soutient sa thĂšse dont le titre est La Quadruple Racine du principe de raison suffisante Ă l'universitĂ© d'IĂ©na. La mĂȘme annĂ©e, il rencontre Goethe, Ă Weimar, avec qui il discute de la thĂ©orie des couleurs. Il rĂ©dige, en 1815, son propre essai sur ce thĂšme, Sur la vue et les couleurs, Ă©ditĂ© en 1816. Il dĂ©couvre, ces annĂ©es-lĂ , la philosophie hindoue, grĂące Ă l'orientaliste Friedrich Majer et la lecture des Upanishads. En 1814, il se brouille avec sa mĂšre et emmĂ©nage seul Ă Dresde. En 1819, il est chargĂ© de cours Ă l'universitĂ© de Berlin oĂč enseigne Hegel qu'il critique vigoureusement, et qui occupe toute l'attention philosophique dans l'Allemagne du XIXe siĂšcle (il choisit d'ailleurs de faire cours Ă la mĂȘme heure qu'Hegel). Il dĂ©missionne au bout de six mois, faute d'Ă©tudiants. Il publie pour la premiĂšre fois en 1819 Le Monde comme volontĂ© et comme reprĂ©sentation (puis 2e Ă©dition en 1844, et 3e en 1859) oĂč le principe est que « La volontĂ© singuliĂšre d'un individu n'a qu'une existence illusoire, elle est de toutes parts immergĂ©e dans le jeu infini et absurde d'une rĂ©alitĂ© qui la dĂ©passe et finit par la dĂ©truire. ». Les deux premiĂšres Ă©ditions sont des Ă©checs Ă©ditoriaux. DĂ©missionnaire, il en profite pour voyager et va en Italie.
Tombe de Schopenhauer Ă Francfort.
Il fait une dĂ©pression en 1823. En 1825, il arrive Ă vivre de ses rentes et retourne Ă Berlin et tente de relancer sa carriĂšre universitaire. Il quitte cette ville en 1831 pour Francfort, puis Mannheim. Il retourne Ă Francfort en 1833. Il est rĂ©compensĂ© en 1839 par la SociĂ©tĂ© royale des sciences de NorvĂšge pour son mĂ©moire Sur la libertĂ© de la volontĂ© humaine, qu'il joint Ă son Sur le fondement de la morale pour les publier sous le nom de Les Deux ProblĂšmes fondamentaux de l'Ă©thique en 1841. Il Ă©crit Parerga et Paralipomena en 1851. C'est seulement vers la fin de sa vie que l'importance de son Ćuvre est reconnue, et que l'attention des philosophes se dĂ©tourne presque entiĂšrement de la philosophie de Hegel. Schopenhauer, de constitution robuste, voit sa santĂ© commencer Ă se dĂ©tĂ©riorer en 1860. Il dĂ©cĂšde d'une crise cardiaque, Ă la suite d'une pneumonie, en septembre 1860 Ă l'Ăąge de 72 ans Ă Francfort-sur-le-Main, oĂč il est enterrĂ©. [modifier] Situation de sa philosophie[modifier] SourcesLa philosophie de Schopenhauer s'inspire de celles d'Emmanuel Kant, de Platon et des religions indiennes (le vĂ©danta et le bouddhisme, que l'Europe venait de dĂ©couvrir grace aux traductions d'Anquetil-Duperron ). "Les Ă©crits de Kant, tout autant que les livres sacrĂ©s des Hindous et de Platon, ont Ă©tĂ©, aprĂšs le spectacle vivant de la nature, mes plus prĂ©cieux inspirateurs." (in MVR, Appendice: "Critique de la philosophie kantienne", p.521) [modifier] PositionLa philosophie de Schopenhauer est une forme d'idĂ©alisme athĂ©e, un peu spĂ©ciale. Schopenhauer se rĂ©fĂšre Ă Platon, se place en hĂ©ritier de Kant, mais aussi en opposition Ă tous les post-kantiens de son Ă©poque. Il saisit toute occasion de ridiculiser les idĂ©es de Fichte, Hegel et Schelling, quâil exclut de la filiation de la philosophie kantienne. [modifier] InfluencesCette philosophie a eu une influence importante sur certains Ă©crivains, philosophes ou artistes du XIXe siĂšcle et du XXe siĂšcle : Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, Friedrich Nietzsche, Richard Wagner, LĂ©on TolstoĂŻ, Sigmund Freud, Joaquim Maria Machado de Assis, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale le dĂ©cadentisme, Marcel Proust, Thomas Mann, Fedor DostoĂŻevski, Henri Bergson, Ludwig Wittgenstein, AndrĂ© Gide, Ămil Michel Cioran, ainsi que de nos jours Michel Houellebecq. Sa vision pessimiste et absurde du monde prĂ©figure Ă©galement l'existentialisme. [modifier] PrĂ©sentation de sa philosophie[modifier] Le monde en tant que reprĂ©sentation et d'aprĂšs le principe de raisonPour Schopenhauer, le monde est notre reprĂ©sentation (Vorstellung, traduction plus exacte : prĂ©sentation, ce qui se prĂ©sente devant), et cela suppose une distinction originelle entre un sujet et un objet : le sujet est ce qui connaĂźt (ce pour quoi il y a reprĂ©sentation) et qui par lĂ -mĂȘme ne peut ĂȘtre connu (ce qui peut ĂȘtre rapprochĂ© de la notion de nĂ©ant chez Heidegger mais chez ce dernier le sujet se tient dans une ouverture Ă l'ĂȘtre, et non Ă la volontĂ© qu'il est) :
C'est par une telle distinction que l'intuition d'un objet est possible dans le temps et l'espace (formes de la sensibilité) conformément au principe de raison qui est pour Schopenhauer - qui s'oppose ainsi à Kant - le véritable principe fondamental a priori, ce qui rend possible la science, la philosophie étant l'apparition de la conscience réflexive - la raison - de cette vérité de la représentation pour un sujet, vérité qui n'est pas nécessaire à la science et qu'elle ignore en général :
Schopenhauer divise l'analyse de la reprĂ©sentation en deux parties dont il prĂ©cise Ă©galement les liens dans une thĂ©orie nettement empiriste, mais nuancĂ©e fortement par l'aprioritĂ© de certaines connaissances : les reprĂ©sentations de l'intuition (dans l'espace et le temps, en tant que cadre a priori rĂ©glĂ© par la causalitĂ©), et les reprĂ©sentations abstraites, les concepts, qui appartiennent Ă la raison et dĂ©pendent de l'expĂ©rience. [modifier] L'intuitionPour le sujet qui a une reprĂ©sentation, temps et espace sont indissolublement liĂ©s (il n'y a pas de temps sans espace, et rĂ©ciproquement), et permettent l'existence de la matiĂšre, non en tant que substance, mais en tant qu'activitĂ© : la rĂ©alitĂ© est cette activitĂ© dont nous avons l'intuition des effets (Wirklichkeit, rĂ©alitĂ©, de wirken, agir, avoir de l'effet) et elle Ă©puise toute la rĂ©alitĂ© empirique : autrement dit, il n'y a pas Ă chercher de "vĂ©ritĂ©" de la reprĂ©sentation : en la considĂ©rant en tant que telle et d'aprĂšs la forme a priori fondamentale de l'entendement (principe de raison ou causalitĂ©) elle est telle qu'elle se donne, et nous la connaissons entiĂšrement d'aprĂšs cette forme : l'objet est la reprĂ©sentation. La reprĂ©sentation n'est donc pas une apparence, elle est rĂ©elle. Mais, bien qu'elle ne soit pas une apparence, la rĂ©alitĂ© ne se distingue guĂšre du rĂȘve que par sa durĂ©e et les interruptions que nous remarquons lors de notre rĂ©veil (cependant, la naissance et la mort peuvent ĂȘtre rapprochĂ©es de ces interruptions brutales). Selon l'image de Schopenhauer, la vie Ă©veillĂ©e est un livre que l'on lit page par page, le rĂȘve est ce mĂȘme livre dont on feuillette quelques pages. La connaissance de la reprĂ©sentation passe, dans cette thĂ©orie, exclusivement par la sensibilitĂ©, dans le temps et l'espace, et est construite par l'entendement qui nous apprend Ă rapporter Ă chaque effet une cause (lorsque cette construction est prise en dĂ©faut, quand nous rapportons par exemple une cause habituelle Ă un effet qui peut parfois avoir une autre cause, alors se produit l'illusion). La causalitĂ© (principe de raison) est ainsi appliquĂ©e par Schopenhauer Ă la reprĂ©sentation d'un sujet, et non Ă la relation du sujet et de l'objet, puisque cette derniĂšre relation est supposĂ©e par cette forme a priori qu'est le principe de raison. Cela exclut principalement que le sujet soit l'effet de l'objet ou, Ă l'inverse, que l'objet soit l'effet d'un sujet. Nous apprenons donc Ă voir, Ă toucher, et nous apprenons par exemple Ă connaĂźtre notre corps : notre reprĂ©sentation commence par se dĂ©velopper suivant le principe de causalitĂ©, ce qui n'est pas pour Schopenhauer un privilĂšge humain, mais caractĂ©rise au contraire l'animalitĂ©. C'est en s'Ă©levant aux concepts de la raison, c'est-Ă -dire au savoir qui organise les intuitions par l'intermĂ©diaire de la raison, que l'homme se distingue des autres animaux et leur est supĂ©rieur. [modifier] La raisonPar l'usage de la raison, l'homme parvient donc Ă constituer une science, c'est-Ă -dire un systĂšme organique de concepts qu'il est possible de communiquer par le langage. La raison humaine est ainsi cette facultĂ© qui nous permet de produire des concepts. Mais elle n'a pas pour autant la supĂ©rioritĂ© absolue sur l'intuition sensible. En effet : - d'une part, la science est impossible sans l'expĂ©rience (pour ce qui concerne les sciences a posteriori qui procĂšdent toujours par induction et qui doivent donc procĂ©der Ă des expĂ©riences qui elles-mĂȘmes supposent des hypothĂšses) ; en ce sens, la raison n'apporte rien Ă l'intuition, elle est une reprĂ©sentation de reprĂ©sentation ; mais, de ce fait, il est faux, pour Schopenhauer, de dire que la raison nous amĂšne, contrairement Ă l'intuition, Ă une plus grande certitude grĂące aux raisonnements sur des concepts : tout concept n'est en effet certain que dans la mesure oĂč il rejoint, d'une maniĂšre ou d'une autre, l'expĂ©rience ; - d'autre part, l'intuition est en elle-mĂȘme une forme de connaissance (bien que limitĂ©e si on la compare Ă la raison, car la raison nous permet de prĂ©voir, de construire des machines complexes, d'organiser les choses et d'agir en commun, etc.) qui se trouve ĂȘtre plus prĂ©cise que la science dans certains cas, comme l'art, l'action, et mĂȘme les mathĂ©matiques dont la vĂ©ritĂ© peut-ĂȘtre saisie de maniĂšre Ă©vidente grĂące aux formes a priori de l'espace et du temps (cette intuition Ă©tant alors supĂ©rieure aux laborieuses dĂ©monstrations qui certes prouvent et montrent le comment, mais n'expliquent pas le pourquoi). L'application de la raison Ă l'art revient Ă plaquer des gĂ©nĂ©ralitĂ©s sur un domaine fait de nuances innombrables. Cette distinction permet Ă Schopenhauer d'esquisser une thĂ©orie du rire et de quelques dĂ©fauts tels que la sottise, la niaiserie, etc. en considĂ©rant les dysfonctionnements qui peuvent se rencontrer dans les relations de l'entendement et de la raison (ainsi, l'application de la raison Ă l'art fait-elle partie de la pĂ©danterie comique, catĂ©gorie dans laquelle Schopenhauer fait entrer la morale kantienne qui fonctionne par prĂ©ceptes gĂ©nĂ©raux sans tenir compte du caractĂšre) :
Enfin, cette conception de la raison implique la possibilitĂ© de l'erreur dont l'Ă©tendue est considĂ©rable (elle peut ainsi rĂ©gner pendant des siĂšcles sur des peuples entiers), contrairement Ă l'intuition qui nous offre, mis Ă part quelques cas d'illusions, l'Ă©vidence de la reprĂ©sentation de l'objet : l'erreur, comme dans le cas de l'illusion, est une gĂ©nĂ©ralisation hĂątive de l'effet Ă la cause, lĂ oĂč il faudrait procĂ©der par une induction prudente. Cette analyse de la reprĂ©sentation au point de vue de la connaissance (de la causalitĂ©) Ă©tant faite, Schopenhauer va en proposer une autre analyse d'aprĂšs la volontĂ©. La face interne de la reprĂ©sentation est en effet selon lui la volontĂ©, par laquelle nous avons une connaissance aussi immĂ©diate que possible de la rĂ©alitĂ© : "le monde est ma reprĂ©sentation", mais est aussi "ma volontĂ©". Cette idĂ©e d'une "face interne" est reprise littĂ©ralement par Nietzsche, mais sur d'autres bases, puisqu'il refusera de supposer une unicitĂ© de la volontĂ© au-delĂ de la reprĂ©sentation et de placer l'activitĂ© essentielle de l'homme en tant que volontĂ© au-delĂ de l'expĂ©rience. [modifier] La VolontĂ©, principe fondamentalLa rĂ©alitĂ© au-delĂ des phĂ©nomĂšnes (la chose en soi) n'est pas pour Schopenhauer, comme pour Kant, une rĂ©alitĂ© connaissable : l'idĂ©e mĂȘme d'une telle connaissance est contradictoire, car elle signifierait une connaissance indĂ©pendante des conditions mĂȘmes de la connaissance, autrement dit du principe de raison ; en revanche, Schopenhauer voit dans la volontĂ© l'expression la plus immĂ©diate d'un en soi, car le sujet qui connaĂźt est aussi un objet de connaissance (quoiqu'il ne puisse Ă strictement parler se connaĂźtre lui-mĂȘme). Par l'intuition de la volontĂ© dans le sujet, nous avons l'intuition d'un phĂ©nomĂšne purement temporel (indĂ©pendant de l'espace), ce qui permet de voir lĂ la forme la plus pure que nous puissions avoir de la rĂ©alitĂ© en soi. La VolontĂ©, dont chaque chose en ce monde est une expression selon le principe de raison. Cependant, contrairement Ă Kant (en tout cas, tel que Schopenhauer semble le comprendre), Schopenhauer ne fait pas de la notion de chose en soi le quelque chose dont il y aurait manifestation en tant qu'objet ou phĂ©nomĂšne : l'objet est pour le sujet, dans la reprĂ©sentation ; de ce fait, la chose en soi n'est liĂ©e ni Ă l'objet ni au sujet, mais constitue un troisiĂšme terme qui permet, selon Schopenhauer de rejeter Ă la fois la philosophie de l'objet (en particulier le matĂ©rialisme qu'il analyse longuement pour en montrer les contradictions) et la philosophie du sujet (qui est reprĂ©sentĂ©e par Fichte et qu'il qualifie de philosophie pour rire), c'est-Ă -dire toutes les philosophies qui reposent sur l'idĂ©e d'une causalitĂ© entre le sujet et l'objet. [modifier] Du corps Ă la volontĂ©La volontĂ© vient de cette maniĂšre se loger lĂ oĂč les explications scientifiques ne peuvent parvenir : le fait d'ĂȘtre Ă©chappe en effet Ă la causalitĂ©, et la science ne peut alors recourir qu'Ă des qualitĂ©s occultes (gravitĂ© de Newton par exemple). Or, pour atteindre Ă cette conception, Schopenhauer rĂ©introduit le corps, cette rĂ©alitĂ© que nous ne pouvons nier, et dont il avait d'abord fait abstraction pour exposer plus facilement sa thĂ©orie de la reprĂ©sentation. Le corps est ainsi selon lui la rĂ©alitĂ© la plus immĂ©diate que nous pouvons saisir de la volontĂ©. [modifier] La volontĂ© et les idĂ©esLa volontĂ© est une, mais d'une unitĂ© sans relation au multiple (elle n'est pas dans l'espace). Elle est immuable et Ă©ternelle (elle n'est pas dans le temps). N'Ă©tant pas en soi dĂ©terminĂ©e par le principe de raison, elle est sans raison (grundlos), c'est-Ă -dire inconditionnĂ©e et aveugle : elle ne peut donc faire l'objet d'aucune science ; le savoir relatif Ă cette volontĂ© est proprement la philosophie, voir plus haut : le fait que la reprĂ©sentation devient rĂ©flĂ©chie, ce qui mĂšne Ă la conception du fait d'ĂȘtre de la volontĂ©. [modifier] SchĂ©ma pour comprendre
Volonté (nulle part, en aucun temps)
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idées (qui permettent de définir des lois entre les manifestations)
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sphĂšre des manifestations
et des représentations pour le sujet (sans lien de causalité avec la volonté)
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individuations (temps, espace, causalité = matiÚre, activité, force)
[modifier] L'individuationSchopenhauer explique l'individuation (l'existence spatio-temporelle) de deux points de vue complĂ©mentaires. D'une part, l'individuation se produit par subordination de l'infĂ©rieur au supĂ©rieur, autrement dit des Ă©lĂ©ments physico-chimiques Ă des degrĂ©s d'organisation plus complexes ; d'autre part, l'individuation suppose la rĂ©alisation d'une idĂ©e, autrement dit d'un principe tĂ©lĂ©ologique qui, de notre point de vue, se rĂ©pĂšte inlassablement (le mĂȘme effet suit la mĂȘme cause aujourd'hui comme il y a deux mille ans), alors qu'il demeure Ă©ternel et n'est en rien affectĂ© par ses manifestations aussi nombreuses soit-elles. Cette thĂ©orie est ainsi fortement inspirĂ©e des thĂ©ories de Platon (IdĂ©es-lois du devenir) et d'Aristote (engagement de la forme dans la matiĂšre). L'individuation est l'expression de la VolontĂ© dĂ©terminĂ©e en un point et un temps particuliers, l'individu, qui, de ce fait, et contrairement Ă la VolontĂ©, n'est pas nĂ©cessairement lui-mĂȘme une expression aveugle de volontĂ© : en l'homme, par exemple, la volontĂ© se prĂ©sentant d'une maniĂšre dĂ©terminĂ©e, elle se manifeste d'une maniĂšre rationnelle (autrement dit suivant toujours une causalitĂ© intelligible) qui explique l'illusion du libre-arbitre car nous pensons pouvoir nous dĂ©terminer nous-mĂȘmes Ă ĂȘtre ce que nous voulons, alors que le fait d'ĂȘtre telle volontĂ© dĂ©terminĂ©e demeure un fait brut inchangeable. Les individus croient pouvoir disposer d'un libre arbitre, mais agissent toujours selon le principe de raison qui dĂ©termine la VolontĂ© qui est au plus profond d'eux-mĂȘmes ; chacun des choix que l'on pourra faire sera donc toujours guidĂ© par une forme particuliĂšre qu'adopte la VolontĂ©. [modifier] La lutte pour la dominationL'individuation, notamment parce qu'elle comprend un processus de subordination, fonde une comprĂ©hension du monde dans lequel la volontĂ© se nourrit d'elle-mĂȘme. La VolontĂ© se trouve en effet confrontĂ©e Ă elle-mĂȘme par l'intermĂ©diaire des unitĂ©s individuelles, tout en Ă©tant toujours une. Cette confrontation permanente est le monde dans lequel nous vivons. Nous autres humains sommes en effet en perpĂ©tuelle lutte les uns les autres, et en perpĂ©tuelle lutte contre ce qui exprime la VolontĂ© par une branche autre que la nĂŽtre. C'est cette lutte pour la vie qui engendre la souffrance qui ne cesse que momentanĂ©ment, pour laisser la place Ă l'ennui. Il est important pour aborder la philosophie de Schopenhauer de bien distinguer le terme VolontĂ©, qui dĂ©signe le concept central de sa philosophie, de la volontĂ© dont nous pouvons parler tous les jours pour les actions Ă entreprendre. Le champ de la VolontĂ© schopenhauerienne ne se limite pas au vivant, mais englobe tous les changements qui peuvent avoir lieu dans l'univers. [modifier] La VolontĂ© et le tempsIl est souvent attribuĂ© Ă Schopenhauer l'adoption d'un concept cyclique du temps, mais il n'en est rien. Il est probable que cela soit dĂ» au concept de l'Ăternel retour dĂ©veloppĂ© par son disciple Friedrich Nietzsche, Ă la sympathie de Schopenhauer pour le bouddhisme, et aussi Ă une mĂ©taphore du § 54 du Monde comme VolontĂ© et comme ReprĂ©sentation (MVR). Celle-ci prĂ©sente le temps comme le point de contact entre une droite et un cercle qui tourne, mais cela dans l'objectif de montrer que le prĂ©sent n'est qu'un point immobile, comme l'est un couteau que l'on aiguise sur une meule de pierre. L'infinitĂ© du temps selon Schopenhauer est mieux exprimĂ©e par la mĂ©taphore suivante dans le § 54 du MVR: « Le temps ressemble [âŠ] Ă un courant irrĂ©sistible, et le prĂ©sent Ă un Ă©cueil, contre lequel le flot se brise, mais sans l'emporter ». De plus, l'idĂ©e frĂ©quente chez Schopenhauer, que les choses se renouvellent et se rĂ©pĂštent toujours identiques Ă elles-mĂȘmes, comme par exemple les Ă©vĂ©nements de l'histoire, contribue Ă entretenir cette idĂ©e de temps cyclique. Cette rĂ©pĂ©tition dans la continuitĂ© ne provient pas d'un aspect cyclique du temps pour le philosophe, mais de l'aspect itĂ©ratif dans la manifestation de la VolontĂ©, qui se trouve toujours confrontĂ©e Ă elle-mĂȘme et en perpĂ©tuel conflit. Pour Schopenhauer, seul le prĂ©sent existe : « Avant tout, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que la forme propre de la manifestation du vouloir [âŠ], c'est le prĂ©sent, le prĂ©sent seul, non l'avenir, ni le passĂ© ; ceux-ci n'ont d'existence que comme notions, relativement Ă la connaissance, et parce qu'elle obĂ©it au principe de raison suffisante. » (§ 54, MVR). [modifier] La VieLa vie est une objectivation de la volontĂ©, qui par l'individuation, donne les formes vivantes que nous connaissons. Les ĂȘtres vivants, rĂ©sultats de cette individuation, sont en permanente lutte les uns contre les autres, dans la souffrance qu'engendre la vie. La position de Schopenhauer vis-Ă -vis des thĂ©ories de l'Ă©volution est assez curieuse, dans la mesure oĂč on y dĂ©cĂšle certaines contradictions. Schopenhauer est en effet partisan de la description des phĂ©nomĂšnes biologiques que fait Lamarck, mais n'adhĂšre pas Ă son hypothĂšse, essentiellement pour des causes mĂ©taphysiques. Comme Ă son habitude acerbe et ironique, il met cette "erreur" au compte de lâ« Ă©tat attardĂ© de la mĂ©taphysique en France », ce qui sauvegarde par ailleurs son admiration pour Lamarck. Le problĂšme vient essentiellement du fait de voir individuellement les ĂȘtres vivants comme des choses en soi, alors que la chose en soi est la VolontĂ©, elle seule et dans son ensemble. NĂ©anmoins, ses textes sont parsemĂ©s de remarques en relation Ă©troite avec la thĂ©orie de l'Ă©volution (« les choses se sont passĂ©es exactement comme si une connaissance du genre de vie et de ses conditions extĂ©rieures avait prĂ©cĂ©dĂ© la mise en place de cette structure » ; « la rĂ©sidence de la proie a dĂ©terminĂ© la figure du poursuivant »). Ceci nous permet de dire, avec Jean Lefranc, que certain de ses textes annoncent le struggle for life du darwinisme. Lors de la publication en 1859, peu avant sa mort, de L'Origine des espĂšces, Schopenhauer n'y voit qu'une « variation sur la thĂ©orie de Lamarck ». Son idĂ©e est faite depuis longtemps sur le Lamarckisme et il lui est en effet impossible, compte tenu des connaissances de son temps, de s'accorder avec cette nouvelle thĂ©orie de l'Ă©volution. Ă la lumiĂšre des hypothĂšses actuelles, notamment celles de Richard Dawkins et de Cairns-Smith, certaines contradictions entre le darwinisme et la VolontĂ© schopenhauerienne sont caduques, comme l'unitĂ© du vivant et la distinction entre vie et matiĂšre inerte, ce qui les rend parfaitement compatibles. [modifier] La SouffranceLe comportement des animaux et des hommes, qui sont les objectivations supĂ©rieures de la VolontĂ©, est entiĂšrement rĂ©gi par la fuite de la souffrance, qui, comme idiosyncrasie, est perçue, in fine, positivement. Les plaisirs ne sont que des illusions fugaces, des apaisements possibles au creux des dĂ©sirs et tracas ininterrompus. Ils nâapparaissent quâen contraste avec un Ă©tat de souffrance, et ne constituent pas une donnĂ©e palpable rĂ©ellement pour les ĂȘtres en mouvement. Le bonheur, toujours fugace, peut constituer un repos de lâesprit mais reste un repos Ă©phĂ©mĂšre, puisqu'il est sans cesse troublĂ© par l'apparition de nouveaux dĂ©sirs, lesquels, s'ils restent inassouvis, constitue un obstacle au bonheur. Parce que tous les ĂȘtres souffrent, la souffrance est la vĂ©ritĂ© commune aux ĂȘtres qui constituent le monde, et une vĂ©ritĂ© psychologique et archĂ©typique de la condition humaine. [modifier] LâamourDans Le Monde comme volontĂ© et comme reprĂ©sentation, on peut lire, au dĂ©but du chapitre consacrĂ© Ă la mĂ©taphysique de lâamour : « Aucun thĂšme ne peut Ă©galer celui-lĂ en intĂ©rĂȘt, parce quâil concerne le bonheur et le malheur de lâespĂšce, et par suite se rapporte Ă tous les autres [âŠ] » (RĂ©edition Stalker Editeur, 2008, "L'amour sexuel, sa mĂ©taphysique") « Au lieu de sâĂ©tonner, Ă©crit Schopenhauer, quâun philosophe aussi fasse sien pour une fois ce thĂšme constant de tous les poĂštes, on devrait plutĂŽt se montrer surpris de ce quâun objet qui joue gĂ©nĂ©ralement un rĂŽle si remarquable dans la vie humaine nâait pour ainsi dire jamais Ă©tĂ© jusquâici pris en considĂ©ration par les philosophes » Lâimportance de ce thĂšme se comprend si lâon part de ceci que, pour Schopenhauer, la volontĂ© constitue le fond des choses. Si le monde est lâobjectivation de la volontĂ©, si par lui, elle parvient Ă la connaissance de ce quâelle veut, Ă savoir ce monde lui-mĂȘme ou, aussi bien, la vie telle quâelle sây rĂ©alise, on admettra que volontĂ© et vouloir-vivre sont une seule et mĂȘme chose. Or, lâamour est ce par quoi la vie apparaĂźt ici-bas. De la vie, lâexpĂ©rience nous enseigne quâelle est essentiellement souffrance, violence, dĂ©sespoir. Cette misĂšre des ĂȘtres vivants, misĂšre que la luciditĂ© nous contraint Ă reconnaĂźtre, ne rĂ©pond Ă aucun but final : originellement, la volontĂ© est aveugle, sans repos, sans satisfaction possible. Certes, la nature poursuit bien, en chaque espĂšce, un but, qui nâest autre que la conservation de celle-ci. Mais cette conservation, cette perpĂ©tuation, ne rĂ©pond elle-mĂȘme Ă aucune fin : chaque gĂ©nĂ©ration refera ce quâa fait la prĂ©cĂ©dente : elle aura faim, se nourrira, se reproduira. « Ainsi va le monde, rĂ©sume Martial GuĂ©roult, par la faim et par lâamour ». La seule chose qui rĂšgne, câest le dĂ©sir inextinguible de vivre Ă tout prix, lâamour aveugle de lâexistence, sans reprĂ©sentation dâune quelconque finalitĂ©. Ainsi, chez Schopenhauer, lâamour se prĂ©sente dâabord comme cet Ă©lan aveugle qui conduit Ă perpĂ©tuer la souffrance en perpĂ©tuant lâespĂšce. Lâacte gĂ©nĂ©rateur est le foyer du mal. Dans un entretien avec Challemel-Lacour, en 1859, Schopenhauer dit : « L'amour, câest lâennemi. Faites-en, si cela vous convient, un luxe et un passe-temps, traitez-le en artiste ; le GĂ©nie de lâespĂšce est un industriel qui ne veut que produire. Il nâa quâune pensĂ©e, pensĂ©e positive et sans poĂ©sie, câest la durĂ©e du genre humain. ». CĂ©der Ă lâamour, câest dĂ©velopper le malheur, vouer une infinitĂ© dâautres ĂȘtres Ă la misĂšre. Ceci explique directement le sentiment de honte et de tristesse qui suit, chez lâespĂšce humaine, lâacte sexuel. Le thĂšme de lâamour chez Schopenhauer est donc Ă mettre en rapport avec lâhorreur devant la vie : il apparaĂźt dâabord comme un objet dâeffroi. [modifier] La passion amoureuse et l'inclination sexuelleLa passion amoureuse et lâinstinct sexuel, pour Schopenhauer, sont une seule et mĂȘme chose. Ă ceux qui sont dominĂ©s par cette passion, Ă©crit-il, « Ma conception de lâamour [âŠ] apparaĂźtra trop physique, trop matĂ©rielle, si mĂ©taphysique et transcendante quâelle soit au fond ». (voir l'Amour sexuel, sa mĂ©taphysique, réédition, Stalker Editeur, 2008, suivi d'une Ă©tude sur L'amour et les Philosophes par G. Danville) Ă lâopposition classique entre lâesprit et le corps, Schopenhauer substitue une opposition entre lâintellect et la volontĂ©. Or il faut reconnaĂźtre, dans la sexualitĂ©, une expression du primat du vouloir-vivre sur lâintellect, primat qui implique que « les pensĂ©es nettement conscientes ne sont que la surface », lâintellect, et que nos pensĂ©es les plus profondes nous restent en partie obscures, quoiquâelles soient, en rĂ©alitĂ©, plus dĂ©terminantes, plus fondamentales. Ces pensĂ©es profondes sont constituĂ©es par la volontĂ©, et la volontĂ©, comme vouloir-vivre, donc vouloir-se-reproduire, implique, en son essence, la sexualitĂ©. En affirmant ainsi le caractĂšre obscur pour la conscience des pensĂ©es liĂ©es Ă la sexualitĂ©, Schopenhauer esquisse une thĂ©orie dâun moi non-conscient â mais il ne sâagit pas encore dâune thĂ©orie de lâinconscient, au sens oĂč lâentendra Freud. Câest Ă partir de ce fond non-conscient, câest-Ă -dire Ă partir de la sexualitĂ©, quâil faut comprendre lâexistence, chez lâĂȘtre humain, de lâintellect : « du point externe et physiologique, les parties gĂ©nitales sont la racine, la tĂȘte le sommet ». Lâinstinct sexuel est lâinstinct fondamental, « lâappĂ©tit des appĂ©tits » : par lui, câest lâespĂšce qui sâaffirme par lâintermĂ©diaire de lâindividu, « il est le dĂ©sir qui constitue lâĂȘtre mĂȘme de lâhomme ». « Lâinstinct sexuel, Ă©crit-il encore, est cause de la guerre et but de la paix : il est le fondement dâaction sĂ©rieuse, objet de plaisanterie, source inĂ©puisable de mot dâesprit, clĂ© de toutes les allusions, explication de tout signe muet, de toute proposition non formulĂ©e, de tout regard furtif [âŠ] ; câest que lâaffaire principale de tous les hommes se traite en secret et sâenveloppe ostensiblement de la plus grande ignorance possible ». « Lâhomme est un instinct sexuel qui a pris corps ». Câest donc Ă partir de lui quâil faut comprendre toute passion amoureuse. Tout amour cache, sous ses manifestations, des plus vulgaires aux plus sublimes, le mĂȘme vouloir vivre, le mĂȘme gĂ©nie de lâespĂšce. Pourtant, dira-t-on, nây a-t-il pas, entre lâinstinct sexuel et le sentiment amoureux, une diffĂ©rence essentielle, puisque le premier est susceptible dâĂȘtre assouvi avec nâimporte quel individu, tandis que le second se porte vers un individu en particulier ? Schopenhauer ne nie aucunement une telle distinction. Il fait mĂȘme de lâindividualisation du choix amoureux le problĂšme central de la psychologie amoureuse. Le choix des amants est la caractĂ©ristique essentielle de lâamour humain. Cela ne signifie pas, pour autant, qu'on ne peut pas expliquer ce choix par le gĂ©nie de lâespĂšce. La prĂ©fĂ©rence individuelle, et mĂȘme la force de la passion, doivent se comprendre Ă partir de lâintĂ©rĂȘt de lâespĂšce pour la composition de la gĂ©nĂ©ration future. « Toute inclination amoureuse [âŠ] nâest [âŠ] quâun instinct sexuel plus nettement dĂ©terminĂ© [âŠ], plus individualisĂ© ». « Que tel enfant dĂ©terminĂ© soit procréé, voilĂ le but vĂ©ritable, quoique ignorĂ© des intĂ©ressĂ©s, de tout roman dâamour ». Câest dans lâacte gĂ©nĂ©rateur que se manifeste le plus directement, câest-Ă -dire sans intervention de la connaissance, le vouloir-vivre. Or, lâamour, la reproduction, ne sont que ce par quoi le mal, la misĂšre, sont perpĂ©tuĂ©s dans le monde. La passion amoureuse est ainsi au centre de la tragĂ©die sans cesse rĂ©itĂ©rĂ©e que constitue lâhistoire du monde. La tragĂ©die est dâautant plus grande quâen procrĂ©ant, lâindividu prend obscurĂ©ment conscience de sa propre mort : il nâest rien, seule compte lâespĂšce, et lâespĂšce nâest faite que dâautres individus qui, comme lui, connaissent la souffrance et lâangoisse. Les aspirations des amants, Ă©crit Schopenhauer, « tendent Ă perpĂ©tuer cette dĂ©tresse et ces misĂšres qui trouveraient bientĂŽt leur terme, sâils nây faisaient pas Ă©chec comme leurs semblables lâont fait dĂ©jĂ avant eux ». La luciditĂ©, et le sentiment de pitiĂ© dont lâhomme est susceptible Ă lâĂ©gard des autres ĂȘtres vivants, imposent de mettre un terme Ă ces souffrances, en renonçant Ă la procrĂ©ation. [modifier] La pitiĂ©PrĂ©cisĂ©ment, le terme dâamour peut sâentendre, non plus au sens dâinstinct sexuel ou de passion amoureuse, mais au sens dâuniverselle compassion devant lâuniverselle souffrance dont nous sommes tĂ©moins. La pitiĂ©, en effet, est la seule vertu morale qui fait vĂ©ritablement sens. Câest dans la charitĂ© qui est, aussi bien, amour de lâhumanitĂ©, que le phĂ©nomĂšne moral se manifeste avec le plus de force et de clartĂ©. La pitiĂ© est alors dĂ©finie un sentiment intĂ©rieur entiĂšrement spontanĂ©. Mais cette affirmation nâest pas sans poser problĂšme : un tel sentiment est-il seulement possible ? « Comment, demande Schopenhauer, une souffrance qui nâest pas mienne, qui ne me touche pas moi , peut-elle devenir Ă lâinstar de la mienne propre, un motif pour moi et mâinciter Ă agir ? » En rĂ©alitĂ©, le sentiment de pitiĂ© sâexplique par lâunitĂ© de la volontĂ© au-delĂ de la multiplicitĂ© des individus : la volontĂ© du moi, en tant justement que volontĂ©, se reconnait identique Ă celle dâautrui dans un seul et mĂȘme ĂȘtre. Quelles sont les consĂ©quences pratiques et Ă©thiques de ce sentiment de pitiĂ©, dâamour pour lâhumanitĂ© (mais aussi pour les animaux) ? Autrement dit, que puis-je faire, au juste, face Ă la souffrance dâautrui ? Au fond, un individu peut difficilement soulager les souffrances dâun autre. Pour Schopenhauer, la participation Ă la souffrance dâautrui ne trouve son achĂšvement que dans lâaffranchissement de la souffrance du monde par lâabolition du vouloir-vivre, par la nĂ©gation de celui-ci dans lâascĂ©tisme, nĂ©gation qui peut aboutir Ă un Ă©tat de bĂ©atitude. DâoĂč lâexhortation, chez Schopenhauer, Ă la restriction des dĂ©sirs, mais aussi lâĂ©loge des plaisirs esthĂ©tiques et intellectuels. L'abnĂ©gation totale du vouloir-vivre implique dâabord la nĂ©gation du corps, donc de la sexualitĂ©, qui est lâexpression la plus directe de la volontĂ©. Le refus de perpĂ©tuer la souffrance de lâhumanitĂ© implique ainsi un refus de la procrĂ©ation : la mortification de la volontĂ© passe, dĂšs lors, par le cĂ©libat, la chastetĂ© volontaire. En dâautres termes, la pitiĂ© - c'est-Ă -dire lâamour pour l'humanitĂ© -, trouve sa plus haute forme d'accomplissement dans le renoncement Ă la sexualitĂ© et au sentiment amoureux. La philosophie de Schopenhauer de l'amour conduit donc, dâune part, Ă l'identification de lâinstinct sexuel et de la passion amoureuse (celle-ci nâĂ©tant quâun instinct sexuel individualisĂ©), et dâautre part, Ă une opposition radicale entre lâamour-charitĂ© et lâamour-passion. [modifier] Lâillusion amoureuseSchopenhauer est, pourrions-nous dire, le philosophe qui dĂ©truit en nous toute forme dâespoir, notamment en qualifiant dâ « illusions » ce que le sens commun considĂšre comme un bien. Au nombre de ces illusions, le philosophe range lâamour, dans lequel il voit une « ruse du gĂ©nie de lâespĂšce ». La conception de lâamour comme dâun instinct servant les intĂ©rĂȘts de lâespĂšce, et a fortiori ceux du Vouloir, contribue Ă faire de Schopenhauer, certes un philosophe « pessimiste », mais aussi et surtout un philosophe original. « Toute inclination amoureuse, en effet, pour Ă©thĂ©rĂ©es que soient ses allures, prend racine uniquement dans lâinstinct sexuel, et nâest mĂȘme quâun instinct sexuel plus nettement dĂ©terminĂ©, plus spĂ©cialisĂ© et, rigoureusement parlant, plus individualisĂ© » (MĂ©taphysique de lâamour / MĂ©taphysique de la mort, Schopenhauer, Edition 10/18, 1964, p.41). Il nous faut effectivement comprendre que lâhomme, en tant quâobjectivation la plus individuĂ©e du Vouloir, nâaura en vue que ses propres intĂ©rĂȘts, ou du moins ce quâil juge ĂȘtre ses intĂ©rĂȘts, lĂ oĂč lâanimal obĂ©it aveuglĂ©ment et dâune maniĂšre immĂ©diate aux intĂ©rĂȘts de lâespĂšce. Mais, loin dâĂ©chapper Ă la « dictature de lâespĂšce », ce dernier, sans sâen apercevoir, reste totalement soumis au Vouloir et Ă sa perpĂ©tuation. Et ce qui permet de concilier Ă la fois les intĂ©rĂȘts particuliers de lâindividu et ceux de lâespĂšce, ce nâest autre chose que le sentiment amoureux. En ce sens, lâamour, la passion, dĂ©signent les « instruments » du Vouloir soumettant lâindividu Ă la prolongation de lâespĂšce. Lorsquâun sentiment amoureux se fait jour en moi, ce nâest ni plus ni moins que le vouloir-vivre qui sâĂ©veille et qui tĂ©moigne, dâune maniĂšre dĂ©guisĂ©e, de son aspiration Ă se prolonger sous la forme dâune existence nouvelle. LâidĂ©e ne peut ĂȘtre mieux formulĂ©e que par Schopenhauer lui-mĂȘme : « quand lâindividu doit se dĂ©penser et mĂȘme faire des sacrifices en faveur de la persistance et de la constitution de lâespĂšce, lâimportance de lâobjectif ne peut ĂȘtre rendue perceptible Ă son intellect adaptĂ© aux seules fins individuelles, de telle sorte quâil agisse en conformitĂ© avec lui. Câest pourquoi la nature ne peut en lâoccurrence atteindre son but quâen inculquant Ă lâindividu une illusion, grĂące Ă laquelle il regardera comme un bien pour lui-mĂȘme ce qui nâest tel en fait que pour lâespĂšce » (idem, p.50) ; La passion amoureuse est donc une sorte de « voile » cachant Ă lâindividu que ce quâil pense ĂȘtre ses intĂ©rĂȘts personnels sont en rĂ©alitĂ© ceux de lâespĂšce. Il serait en ce sens intĂ©ressant de mettre en lumiĂšre une vĂ©ritable « thĂ©orie du complot » chez Schopenhauer. Le complot, câest celui dâun Vouloir, vĂ©ritable essence de lâunivers, qui, en vue de perdurer dans lâexistence, soumet lâensemble de ses manifestations Ă la perpĂ©tuation de lâespĂšce par le biais de lâinstinct sexuel. Et câest parce quâen lâhomme, les intĂ©rĂȘts Ă©goĂŻstes priment sur ceux de lâespĂšce, que le Vouloir usera dâun « stratagĂšme » afin quâintĂ©rĂȘts particuliers et gĂ©nĂ©raux soient confondus. Ainsi, nous pouvons Ă©tudier la passion amoureuse selon deux points de vue : selon la perspective individuelle, les hommes recherchent leur propre plaisir dans la compagnie de lâĂȘtre aimĂ© ainsi que dans la jouissance sexuelle ; du point de vue plus gĂ©nĂ©ral de lâespĂšce, lâamour entre deux ĂȘtres dĂ©signe le moyen pour le Vouloir de satisfaire sa tendance premiĂšre et essentielle, Ă savoir la volontĂ© de vivre. Câest ce qui permet Ă Schopenhauer de parler du sentiment amoureux comme dâune vĂ©ritable « illusion », dâun « instinct » (p.50), ou encore dâun « masque » (p.54). La passion amoureuse nâest donc que lâeffet de surface dâun vouloir-vivre inconscient qui nous gouverne de part en part et vis-Ă -vis duquel nous ne reprĂ©sentons que des moyens. Schopenhauer se livre par ailleurs, dans la MĂ©taphysique de lâamour, Ă une vĂ©ritable « psychologie des dĂ©sirs » ; en essayant de montrer dans quelle mesure les choix (dâordre physique et psychique) qui nous poussent vers tel ĂȘtre et pas un autre tĂ©moignent de ce vouloir-vivre qui cherche dans autrui, non pas le meilleur amant, mais le meilleur reproducteur, Schopenhauer tend Ă nous rĂ©vĂ©ler que ce qui parle en nous dans pareil cas, ce nâest pas lâesprit mais lâinstinct. Le Vouloir, comprenons-le bien, ne cherche pas Ă se re-produire purement et simplement, mais il tend, au fil des gĂ©nĂ©rations, Ă le faire avec la meilleure constitution possible. Nous ne sommes pas loin, ici, dâune thĂ©orie schopenhauerienne de lâĂ©volution. Dans une inclination particuliĂšre pour tel ĂȘtre, Schopenhauer parle de « considĂ©rations inconscientes » qui seraient Ă lâorigine du choix (p.59). Ce que recherche la nature (ou le Vouloir) par lâintermĂ©diaire de nos choix inconscients et rigoureusement dĂ©finis, ce nâest rien dâautre que son propre Ă©quilibre. Comme le philosophe le dit lui-mĂȘme, « tandis que les amoureux parlent pathĂ©tiquement de lâharmonie de leurs Ăąmes, le fond de lâaffaire [âŠ] concerne lâĂȘtre Ă procrĂ©er et sa perfection » (idem, p.64). Telle est donc la ruse du gĂ©nie de lâespĂšce Ă laquelle nous sommes tous soumis, nous qui aspirons pourtant plus que tout Ă lâindĂ©terminisme et Ă la libertĂ©. Câest sans aucun doute Ă la lecture de la MĂ©taphysique de lâamour (surtout Ă partir de la p.57) que Freud a pu Ă©crire : « dâĂ©minents philosophes peuvent ĂȘtre citĂ©s pour (mes) devanciers, avant tout autre le grand penseur Schopenhauer, dont la « volontĂ© » inconsciente Ă©quivaut aux instincts psychiques de la psychanalyse. Câest ce mĂȘme penseur, dâailleurs, qui, en des paroles dâune inoubliable vigueur, a rappelĂ© aux hommes lâimportance toujours sous-estimĂ©e de leurs aspirations sexuelles » (Essais de psychanalyse appliquĂ©e, Paris, Gallimard, 1973, p.147). Le sentiment amoureux nâest autre chose que lâinstinct sexuel en puissance ; et lâinstinct sexuel traduit la tendance concrĂšte du Vouloir Ă se perpĂ©tuer dans lâexistence. Câest dire que la passion amoureuse dĂ©signe cette ruse que le Vouloir applique Ă des ĂȘtres dont les intĂ©rĂȘts conscients sont uniquement Ă©goĂŻstes. Câest ainsi que je vais me croire libre de rechercher Ă la fois la compagnie de lâĂȘtre aimĂ© et la satisfaction engendrĂ©e par la jouissance sexuelle, alors quâen rĂ©alitĂ©, par une telle attitude, je me constitue en esclave du Vouloir et de son intĂ©rĂȘt primordial : sa manifestation phĂ©nomĂ©nale. Avoir lâillusion de servir ses intĂ©rĂȘts privĂ©s, câest donc assurer la subsistance du Vouloir auquel je suis soumis. [modifier] Ćuvres
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