Boîte à outils |
Antiquité tardive
Assemblée des Dieux.
Illustration du codex Vergilius romanus, folio 234, Ve ou VIe siècle, Bibliothèque apostolique vaticane L’expression Antiquité tardive est utilisée pour désigner une période historique qui commence à la fin du IIIe siècle mais dont la date de fin est beaucoup plus floue. Elle n’est employée qu’en référence aux pays ayant appartenu au monde romain, c’est-à-dire aux régions d’Europe occidentale et méridionale, d’Asie et d’Afrique autour du bassin méditerranéen mais se prolonge bien au-delà de la fin de l’Empire romain d’Occident en 476. L’Antiquité tardive se caractérise par un mélange de traditions antiques — ce que les historiens appellent la « romanité » —, d’apports chrétiens et d’influences « barbares ». Les débats théologiques, les difficultés causées par les relations entre l’empereur et l’Église, le développement des bâtiments chrétiens caractérisent la période. L’Antiquité tardive constitue une période cruciale pour la transmission de la culture, de la science, et plus généralement de toutes les connaissances accumulées par les différentes civilisations antiques. Elle intéresse donc au plus au haut point les historiens qui ont d’abord vu en elle une période de décadence pour la considérer désormais comme une période charnière entre Antiquité et Moyen Âge. L’Antiquité tardive commence avec l’avènement de Dioclétien[1], lorsque l’Empire, tout en gardant son unité, est dirigé par deux empereurs pour faire face aux menaces d’invasion. Au début du Ve siècle, les invasions germaniques entraînent dans l’ancien Empire d’Occident la création d’éphémères royaumes barbares, mais les anciennes structures économiques et sociales subsistent. À l’est, la pars orientalis de l’Empire romain continue à exister. Ce n’est qu’après le règne d’Héraclius qu’elle revêt un caractère nouveau qui la fait entrer de plain-pied dans la période médiévale[2]. [modifier] Un sujet d'études récentDans la division traditionnelle de l’histoire en périodes, l’Antiquité s’achevait avec les invasions germaniques et la destitution du dernier empereur romain d’Occident, Romulus Augustule, en 476. Au Haut Empire considéré comme l’apogée de la civilisation romaine, succédait à partir du IVe siècle le Bas-Empire, considéré depuis le XVIIIe siècle comme une période de décadence[3]. Dans cette optique, les invasions germaniques aux IVe et Ve siècle passaient pour un changement décisif, balayant la société romaine et instaurant un nouveau système social.
Songe de Constantin et bataille du pont Milvius, illustration des Homélies de Grégoire de Nazianze, 879-882, Bibliothèque nationale de France (Ms grec 510)
Au milieu du XIXe siècle, l’historien français Fustel de Coulanges est le premier à voir une continuité entre le Ve siècle et les siècles suivants[4]. En 1901, dans un livre étudiant l’artisanat de l’Empire romain tardif[5], l’historien de l’art autrichien Aloïs Riegl réhabilite la période en affirmant qu’elle n’est pas décadente et possède son unité propre. Au XXe siècle, les historiens continuent de revisiter les siècles marquant le passage de l’Antiquité classique au Moyen Âge. Dans un livre paru en 1937, le médiéviste belge Henri Pirenne (1862-1935), défend la thèse d’une continuité en Méditerranée du IVe au VIIe siècle[6]. Cette thèse est d’abord critiquée par la majorité des historiens de l’Antiquité romaine. Ceux-ci restent très attachés à l’idée de déclin et de décadence et voient encore dans le Haut Empire un âge idéal corrompu par l’absolutisme impérial du IVe siècle, le christianisme et les invasions barbares. Le parcours d’Henri-Irénée Marrou (1904-1977) illustre cependant l’évolution des historiens sur ce sujet : en 1937, il soutient l’idée d’une décadence de la culture antique se moulant ainsi dans les schémas de son époque[7]. Après la Seconde Guerre mondiale, dans une nouvelle édition de sa thèse, il remet en cause les notions de décadence et même de fin de la culture antique. Son livre posthume, Décadence romaine ou Antiquité tardive ?[8] fait le point sur les continuités et les ruptures du monde romain. Aujourd’hui l’étude de l’Antiquité tardive exige le recoupement de diverses disciplines afin de mieux appréhender ses éléments constitutifs : la mise en place de grands codes juridiques comme le code Théodose et le code Justinien, la permanence de la culture antique et le développement du christianisme comme religion d’État[9]. Si les historiens conviennent pour la plupart que l’Antiquité tardive commence avec la fin de la crise du IIIe siècle et l’avènement de Dioclétien[10], différentes thèses s’affrontent sur la date de sa fin. Les historiens s’accordent à dire que les invasions germaniques ne furent pas la rupture radicale que beaucoup avaient cru voir. Comme l’a montré l’historien Peter Brown, certains traits de la culture antique se perpétuent au-delà du Ve siècle. L’invasion lombarde de l’Italie en 568 est parfois retenue. Elle correspond à la fin du règne de Justinien (565) qui a longtemps marqué pour les spécialistes de l’histoire byzantine, le passage de l’Empire romain d’Orient à l’Empire byzantin. Toutefois, selon les spécialistes contemporains, la tradition romaine se perpétue assez bien dans l’Empire d’Orient jusqu’au VIIe siècle, époque à laquelle il est amputé d’une grande partie de son territoire sous les coups de boutoir des invasions arabes et slaves, se repliant alors sur son identité grecque. En outre, les situations locales varient grandement dans l’ancien Empire d’Occident : alors que les îles Britanniques plongent dans les « Âges sombres » (« dark ages » en anglais) dès le IVe siècle, les bases de la civilisation antique subsistent dans la Péninsule Ibérique, en France, en Italie et en Allemagne jusqu’au VIIe siècle. [modifier] D’un monde uni à une romanité éclatée[modifier] Les empereurs du Bas Empire (284-395)Les historiens font habituellement commencer le Bas Empire avec le règne de Dioclétien (284-305). Son action s’inscrit certes dans la lignée des empereurs Aurélien et Probus, ces empereurs énergiques du IIIe siècle, mais il a posé avec Constantin les bases d’une monarchie forte caractéristique de la période. [modifier] Dioclétien et la tétrarchie
Les Tétrarques, sculpture en porphyre du IVe siècle, provenant du palais impérial de Constantinople. Aujourd'hui à l'angle de la basilique Saint-Marc de Venise.
Quelques mois après son arrivée au pouvoir, Dioclétien comprend qu’il ne peut diriger seul l’Empire et confie à Maximien le soin de s’occuper de l’Occident en tant que César puis Auguste. En 293, il donne à Maximien un adjoint qui porte le titre de César, Constance Chlore et s’en choisit lui-même un, Galère. C’est ainsi que les besoins de l’Empire donnent naissance à la tétrarchie, c’est-à-dire au pouvoir à quatre où Dioclétien conserve la prééminence[11]. La stabilité de cette équipe pendant vingt ans permet le redressement et la profonde réforme de l’Empire. Il n’y a pas de partage territorial de l’Empire romain, mais les quatre hommes se répartissent le commandement des troupes et les secteurs dans lesquels ils interviennent. Ils délaissent Rome comme capitale. Cette nouvelle organisation permet d’éliminer les usurpateurs qui semaient le trouble en Gaule, de repousser les Francs et les Alamans toujours en Gaule, les Maures en Afrique, les Iazyges et les Carpes sur le Danube, les Perses en Orient. La victoire sur les Sassanides renforce la présence romaine en Mésopotamie avec la constitution de cinq nouvelles provinces[12]. La politique intérieure de Dioclétien est dans la lignée de celle des empereurs du IIIe siècle. Comme Aurélien, il renforce la divinisation de la fonction impériale. Comme Valérien, il veut favoriser le retour aux religions polythéistes traditionnelles dont les dieux ont toujours protégé l’Empire, même s’il est personnellement un adepte du culte de Mithra[13]. À la fin de son règne, en 297, il déclenche une persécution contre les manichéens, puis en 303 la dernière des persécutions contre les chrétiens[14]. En 305, les deux Augustes abdiquent le même jour pour laisser la place à leurs Césars, Galère et Constance Chlore, qui deviennent à leur tour Augustes. Dioclétien choisit deux nouveaux Césars, Maximin II Daïa et Sévère, écartant délibérément de la succession les fils de Maximien et de Constance Chlore. Ce faisant, il renoue avec la pratique des Antonins consistant à choisir les meilleurs comme héritiers et, en allant à contre-courant de la logique héréditaire, il cause la ruine de son système[14]. Dioclétien se retire dans son palais à Split. [modifier] Les Constantiniens
Tête colossale de Constantin Ier, marbre, 260 cm, IVe siècle, Palais des Conservateurs, musées du Capitole
La seconde tétrarchie se heurte aux ambitions de Maxence et de Constantin, fils respectifs de Maximien et de Constance Chlore. Une période d’instabilité s’ensuit avec jusqu’à sept augustes au même moment. En 313, deux empereurs restent en lice, Constantin et Licinius. Ce dernier est vaincu une première fois en 316. Un compromis est trouvé entre les deux hommes semblant donner naissance à une nouvelle tétrarchie avec deux Augustes et trois Césars. Mais les Césars sont les fils de deux Augustes, ce qui remet à l’honneur le principe d’hérédité que Dioclétien voulait éviter. Les deux Augustes s’opposent sur la question religieuse. Constantin est le premier empereur ouvertement favorable au christianisme alors que Licinius, sans renouer avec les persécutions, défend la religion traditionnelle. Il est définitivement éliminé en 324. Constantin reste alors le seul souverain. Cette même année, il choisit l’ancienne colonie grecque de Byzance, installée sur la rive européenne du détroit du Bosphore pour fonder une nouvelle capitale qui portera son nom, Constantinople. Organisée sur le modèle de Rome, elle est inaugurée en 330. Quand Constantin meurt en 337, il n’a pas réglé sa succession. Ses trois fils se proclament Augustes après avoir assassiné leurs oncles qui auraient pu être des concurrents. Ils se partagent l’Empire mais finissent par se brouiller. Finalement l’Empire est réuni sous l’autorité du second fils de Constantin, Constance II (337-361) qui nomme deux césars aux pouvoirs très réduits. Le long règne de cet empereur pérennise la politique de son père. Son cousin Julien, César en Gaule, est proclamé empereur en 360. La mort de Constance II l’année suivante évite une guerre civile. Julien, qui a renoncé au christianisme par amour de la pensée grecque, d’où son surnom d'apostat, tente de restaurer les anciennes religions. Sa mort après 18 mois de règne, en 363 rend vaine cette tentative. [modifier] Les Valentiniens, les Théodosiens et la fin de l’unité territorialeSes successeurs, Jovien (363-364), Valentinien Ier en Occident (364-375) et Valens en Orient (364-378), tous chrétiens, reviennent à la neutralité religieuse. Valentinien Ier doit faire face aux troubles aux frontières de l’Empire : les Alamans dans les régions rhénanes ; les Quades et les Sarmates sur le limes danubien[15]. La Perse reste une menace malgré les guerres menées par les empereurs Julien et Jovien. En outre, dès le début de son règne, l’empereur d’Orient Valens, frère de Valentinien Ier doit gérer les difficultés engendrées par la présence au-delà du Danube des Goths convertis au christianisme arien[16]. À la mort de Valentinien Ier, le pouvoir échoit à ses deux jeunes enfants Gratien et Valentinien II. Trop jeunes pour réellement gouverner, ils laissent le pouvoir aux mains de leur entourage, famille impériale et grands personnages de l’État. Après la mort de Valens lors de la bataille d’Andrinople en 378, Gratien, qui ne peut administrer l’Empire à lui seul, se choisit un nouveau collègue pour l’Orient, Théodose. Gratien adopte une politique résolument hostile aux païens[17]. Il s’efforce, entre autres, de dégager de la vie publique toute influence polythéiste. Il supprime ainsi toute aide publique aux cultes païens. Il doit faire face à l’hostilité de la nobilitas de Rome attachée à la religion traditionnelle. Il est assassiné par Maxime en 383. Ce dernier est reconnu Auguste pour l’Occident mais est vaincu par Théodose après avoir envahi l’Italie dévolue à Valentinien II, le jeune frère de Gratien. Le jeune homme reste alors seul Auguste de l’Occident sous la protection du général franc, Arbogast, magister militum mis en place par Théodose. Valentinien II est retrouvé étranglé en 392 et Arbogast proclame empereur le rhéteur païen Eugène. En 394, Théodose vainc cet usurpateur à la Bataille de la Rivière Froide où les deux armées perdent l’essentiel de leurs forces. Alors que le danger barbare est de plus en plus pressant, les défenses de l’Empire sont affaiblies par ces guerres civiles. En 395, Théodose meurt, après avoir partagé l’Empire entre ses deux fils[18]. Arcadius, l’aîné, reçoit l’Orient et Honorius l’Occident. Ce partage est dans la continuité des règnes précédents. Il se veut purement administratif. L’unité théorique de l’Empire est préservée. Mais l’Occident d’Honorius est bientôt affaibli par la lutte contre les barbares et les usurpations. Il a perdu une grande partie de ses troupes. L’économie de l’Occident demeure fragile alors que celle de l’Orient est florissante. Mais l’éloignement définitif des deux parties de l’Empire résulte surtout de la mésentente entre les deux cours impériales, qui entérine les différences d’évolution économique et démographique. Ceci explique pourquoi la date de 395 est restée symbolique de la division de l’Empire romain. Pourtant, c’est plutôt vers 408 qu’on peut dater la partitio définitive de l’Empire. Cette année-là, Stilicon, tuteur des deux jeunes empereurs, dissuade Honorius de prendre la tête de la partie orientale de l’Empire à la mort de son frère Arcadius. C’est le fils de ce dernier, Théodose II qui règne sur l’Orient de 408 à 450[19]. [modifier] Invasions ou migrations germaniques en Occident ?En 376, repoussés par les Huns, les Wisigoths demandent asile à l’Empire. Deux cent mille d’entre eux sont établis au sud du Danube, en Mésie[20] en échange de levée de recrues. Exploités par les fonctionnaires romains, ils ne tardent pas à se révolter et ravagent la Thrace. L’empereur Valens est tué lors de la bataille d’Andrinople en 378. Le nouvel empereur de la partie orientale de l’Empire, Théodose, réussit à conclure un nouveau fœdus avec les Goths en 382[21]. Les Goths ont le droit de s’installer en Thrace. Ils conservent leurs propres lois et ne sont pas soumis aux impôts romains. Ils sont donc quasi-indépendants même s’ils s’engagent à servir dans l’armée romaine comme fédérés, c’est-à-dire sous le commandement de leurs propres chefs[22]. Après la mort de Théodose (395), les Wisigoths dirigés par Alaric pillent la Macédoine, la Thessalie, la Grèce. Arcadius négocie à prix d’or leur retrait vers l’ouest. Stilicon est empêché de les combattre par le souverain d’Orient. En 402, alors que les Ostrogoths envahissent les provinces danubiennes, les Wisigoths pénètrent en Italie. En 410, ils saccagent Rome. Cet épisode est ressenti comme une catastrophe par les Romains. Les païens y voient la conséquence de l’abandon des dieux traditionnels. Saint Jérôme y voit le châtiment des pêchés des hommes[23]. Saint Augustin affirme, lui, qu’il n’y a aucun lien entre le christianisme et l’Empire[24]. L’établissement définitif des Wisigoths en Aquitaine seconde et en Espagne met fin à leurs raids.
Itinéraires empruntés par les colonnes d’envahisseurs durant les Grandes invasions.
Chronologie associée. Mais entre temps, le 31 décembre 406, les Vandales, les Sarmates, les Suèves, les Alains et les Alamans franchissent le Rhin bientôt suivis par les Burgondes. Ils ravagent la Gaule et menacent l’île de Bretagne. Cette dernière est définitivement abandonnée par les troupes romaines qui partent défendre la Gaule. Le puissant parti anti-barbare présent à la cour impériale obtient une épuration de l’armée et de l’administration en Italie, la privant des défenseurs efficaces et fidèles, dont Stilicon[25]. L’empereur, installé à Ravenne, est contraint d’accepter l’installation de nouveaux royaumes barbares en Gaule[26]. En 429, les Vandales envahissent l’Afrique dont ils font la conquête en 10 ans. Ils privent l’Italie d’un de ses greniers à blé, leur flotte contrôlant la Méditerranée occidentale. Ils sont en outre des ariens fanatiques et persécutent les Romains orthodoxes[27]. En 435, les Vandales obtiennent à leur tour le statut de fédérés en Afrique orientale[28]. Le roi suève Herméric crée un véritable royaume autour de sa capitale Braga en obtenant un fœdus en 437-438. Les provinces danubiennes restent fidèles à l’Empire mais passent sous l’autorité de Constantinople. L’Empire romain d’Occident se réduit à l’Italie, la Dalmatie, une partie de la Gaule et la Tarraconaise (actuelle Catalogne). Aetius, général de Valentinien III, continue à lutter contre les Barbares. Il repousse les Francs vers le nord, les Wisigoths vers le sud de la Gaule et l’Espagne. Il bat les Burgondes grâce à ses contingents huns[29] et les transfère en Sapaudia où en 443, Valentinien III les autorise à s’installer en tant que peuple fédéré. En 451, grâce à une armée plus barbare que romaine, — elle comprend un fort contingent wisigoth, des Francs, des Alains —, il parvient à repousser Attila à la bataille des champs Catalauniques. Mais il est égorgé en 454 par Valentinien III lui-même, jaloux de ses succès. L’empereur est à son tour assassiné par d’anciens officiers d’Aetius. L’Empire romain d’Occident connaît alors une instabilité politique avec des empereurs impuissants, contestés par des usurpateurs. En 455, Rome est pillée pendant plus d’un mois par les Vandales de Genséric. Les Barbares s’étendent alors irrésistiblement en Gaule malgré la défense d’Ægidius puis de son fils Syagrius[30]. En 476, Odoacre dépose le tout jeune empereur Romulus Augustule et envoie les insignes impériaux à Constantinople. Cette vision classique de la fin de l’Empire romain d’Occident est aujourd’hui battue en brèche par certains historiens. Ils avancent l’idée que ces « invasions » dans la région du Danube sont d’abord des migrations massives des Goths poussés par les Huns suivies d’une intégration bâclée. Même en Gaule et en Afrique, la transhumance des peuples germaniques n’est destructrice que dans un premier temps. Bertrand Lançon, s’inspirant de l’histoire des Boers en Afrique du Sud parle de « trek ». Il souligne la volonté d’intégration des Goths[31]. L’établissement des nations barbares se fait sur un principe romain en usage de puis le IVe siècle, celui de deux nations distinctes, les Romains et un peuple germain, établies sur le même sol avec des lois différentes appliquées pour chaque peuple. En 488, Théodoric, roi des Ostrogoths conquiert l’Italie, alors aux mains d’Odoacre à la demande de l’empereur d’Orient Zénon[32] qui se considère comme le seul maître de l’Empire. Après la prise de Ravenne en 493, la puissance des Ostrogoths s’étend en Italie, Sicile et Dalmatie[33]. En sa qualité de représentant du pouvoir impérial, Théodoric tente d’étendre son pouvoir sur les autres royaumes barbares, ariens comme lui. Pour Théodoric, les Goths sont les protecteurs des Romains. L’administration romaine subsiste donc. La politique et la culture romaines ont une grande influence sur les Goths. L’empereur romain confère même à Théodoric le titre de roi. Le royaume ostrogoth d’Italie est un excellent exemple de la collaboration entre Constantinople et les rois barbares. En Occident, l’affaiblissement progressif des structures politiques et administratives romaines aboutit à une ascension des structures chrétiennes, qu’elles soient épiscopales ou monachistes. Au VIe siècle, les évêques occupent les pouvoirs administratifs, financiers et politiques qui revenaient auparavant aux magistrats laïcs. Cette préservation de la cité avec à sa tête l’évêque est à l’origine de la cité médiévale[34]. [modifier] La romanité en Orient
Les conquêtes de Justinien. En rouge, l’Empire romain d’Orient à l’avènement de Justinien. En orange les conquêtes de Justinien
Au Ve siècle, l’Orient connaît une longue période de prospérité économique. Le trésor impérial regorge de numéraires en or[35]. Sous le règne de Théodose II (408-450), la ville de Constantinople continue à s’agrandir et reçoit une nouvelle enceinte, le mur de Théodose. Un code juridique est publié, le code Théodose, applicable dans toutes les parties de l'Empire. Cependant l’Empire est déstabilisé par des conflits religieux violents, entre nicéens et ariens et à partir de 430 entre nestoriens et monophysites. À partir de 440, les Huns menacent l’Empire d’Orient. Un tribut et l’octroi d’une dignité romaine à Attila permettent d’éloigner le danger. Marcien, époux de Pulchérie, la sœur de Théodose II, règne de 450 à 457. Léon Ier est le premier empereur d’Orient à recevoir la couronne des mains du patriarche de Constantinople. Son petit-fils Léon II ne règne que quelques mois. C’est donc son gendre Zénon qui revêt la pourpre impériale pendant quinze ans de 476 à 491. C’est sous son règne que le dernier empereur romain d’Occident Romulus Augustule est destitué par Odoacre. Il reste donc le seul empereur du monde romain mais son autorité sur l’Occident n’est que théorique[36]. Sous le règne d’Anastase (491-518), la guerre contre les Perses reprend. Le sénat choisit ensuite un officier macédonien, Justin (518-527) dont le neveu, Justinien gravit tous les échelons de la carrière administrative. Justinien (527-565) consacre une grande partie de son règne à reprendre aux Barbares les terres de la romanité. Il pense que toute terre qui a été romaine reste inaliénablement romaine[32]. L’Occident est le premier objectif de Justinien. Il conquiert l’Afrique sur les Vandales en quelques mois. Il profite de l’affaiblissement de l’Italie après la mort de Théodoric pour intervenir dans la péninsule en 535. La conquête est plus difficile que prévu et n’est définitive qu’au terme d’une guerre dévastatrice entre 552 et 554. En 554, les Byzantins font la conquête d’une partie de l’Espagne wisigothique jusqu’à Cordoue. Les conquêtes de Justinien sont fort coûteuses. Elles l’amènent aussi à négliger la menace perse qu’il écarte momentanément par le paiement d’un tribut et celle des Slaves qui apparaissent au nord de l’Empire d’Orient. Il sacrifie ainsi l’avenir de régions vitales pour l’Empire d’Orient ou byzantin pour poursuivre le rêve d’un empire universel. Il n’arrive pas non plus à réconcilier les tenants de l’orthodoxie romaine et les monophysites. Cette reconquête épuise Rome et l’Italie et n’est guère durable. En 568, seules les régions de Ravenne, de Rome et quelques points en Italie du Sud sont encore aux mains des Byzantins. Le reste de l’Italie est partagé en principautés lombardes, l'Italie est morcelée pour plus de mille ans. Les derniers territoires romains en Occident sont organisés en exarchat de Ravenne et exarchat de Carthage. Sous le règne d’Héraclius (610-641) l’Empire d’Orient prend un caractère grec inéluctable. Le titre de Basileus remplace celui d’Auguste, les provinces deviennent des thèmes. C’est aussi l’époque des premières conquêtes arabes. Après la Bataille du Yarmouk en 636, la Syrie, Jérusalem, l’Égypte, la Mésopotamie sont définitivement perdues après six siècles de romanité. L'Afrique romaine passe sous la domination arabe après la chute de Carthage en 698. Le monde byzantin et le monde arabo-mulsulman remplacent définitivement le monde romain oriental. [modifier] Les instruments du pouvoir[modifier] Idéologie et pouvoir
Solidus de Constantin, Ticinum (actuelle Pavie), 313, Cabinet des médailles (Beistegui 233)
Idéologie solaire : Constantin, est au côté de Sol Invictus, dont il reprend le qualificatif INVICTUS ; son bouclier est décoré du quadrige solaire La crise du IIIe siècle a transformé le pouvoir impérial qui est devenu absolu. Le Sénat n’a plus aucune influence. On est passé de principat au dominat. Les empereurs de l’Antiquité tardive bénéficient aussi d’une construction idéologique qui a peu à peu assimilé les empereurs à des divinités vivantes et justifie ainsi leur pouvoir absolu. Pour Constantin comme pour Dioclétien, l’autorité impériale est de nature divine[37]. Dioclétien et Galère, son fils adoptif, se prétendent descendants de Jupiter. Ils prennent le surnom de Jovien, son collègue Maximien ainsi que son co-césar Constance celui d'Herculien. Cette sacralisation du pouvoir impérial a aussi pour but d’enlever toute légitimité aux usurpateurs éventuels puisque seul l’empereur est élu des dieux, et que seul son successeur est légitime. Cette idéologie n’empêche pas Constantin puis Maxence, fils des Augustes mais écartés de pouvoir, de contester la nouvelle tétrarchie après la mort de Constance en 306. Constantin, quoique affilié à la lignée herculienne des tétrarques, s’en écarte dès qu’il se débarrasse de Maximien en 310, au profit de la théologie solaire d’Apollon et de Sol Invictus. Celle-ci implique un pouvoir unique et suprême et a la faveur des armées occidentales, ce qui aide ses ambitions. Les monnaies de Constantin témoignent de cette idéologie solaire pendant quelques années (voir l’image du solidus). En 312, Constantin intègre le christianisme à son idéologie, et les deux principes monothéistes solaires et chrétiens vont cohabiter jusqu’en 324, lorsque Constantin devient le maître unique de l’Empire. Selon Paul Petit, la persistance des symboles solaires sur les monnaies de Constantin, et le vocabulaire neutre mais monothéiste des panégyriques païens de 313 et 321, indépendamment d’une attitude impériale très favorable aux chrétiens, répondaient au souci de ménager toutes les factions tant que la victoire sur Licinius n’était pas acquise. Après sa victoire de 324, Constantin échange dans sa titulature le INVICTUS à connotation solaire par VICTOR, tandis qu’une monnaie de cette date le représente avec l’emblème du Christ transperçant un serpent[38]. Du fait de sa conversion[39], Constantin ne cherche pas à affirmer une filiation divine. Il prétend plutôt avoir été investi par le Dieu des chrétiens pour gouverner l’Empire. Des monnaies de 330 montrent une main sortant du ciel qui lui tend une couronne[38]. La conversion de Constantin pose aussi le problème du césaropapisme. L’empereur agit comme un clerc dans sa manière d’exercer le pouvoir. À Constantinople, il construit son palais comme si c’était une église ; il affirme avoir reçu une vision du Christ comme s’il était un apôtre, il porte d’ailleurs comme les empereurs à sa suite le titre d'isopostole, égal aux apôtres[40] ; il se présente comme « l’évêque de ceux du dehors » (c'est-à-dire ceux qui ne sont pas clercs)[38] lors du Concile de Nicée mais il n'a pas cette qualité d'évêque[41]. Constantin affirme qu’il est le représentant de Dieu sur la terre. En son intelligence se reflète l’intelligence suprême[20]. Il s’entoure d’un faste incroyable pour exalter la grandeur de la fonction impériale. Désormais la romanité et la religion chrétienne sont liées. Eusèbe de Césarée, reprenant les thèses de Méliton de Sardes[42], élabore la théologie de l’empire chrétien dans plusieurs ouvrages, dont son panégyrique de 335[38]. Pour lui, l’unification politique a permis l’unification religieuse. L’empereur est dans ce cadre, le serviteur de Dieu et comme l’image de fils de Dieu, maître de l’univers[43]. L’empereur reçoit aussi la mission de guide vers le salut et la foi chrétienne. Son intervention grandissante dans les questions religieuses se trouve ainsi légitimée de même que le césaropapisme. En Occident, le pouvoir spirituel s’engage vers une autonomie plus grande face au pouvoir politique. Ambroise pose les bases de la théorie médiévale de la séparation des deux pouvoirs[44] esquissant même l’idée d’une subordination du pouvoir politique au pouvoir spirituel. Il contraint ainsi Théodose à faire pénitence et à marcher pieds nus dans la cendre pour expier le massacre de dix mille personnes après la révolte de Thessalonique en 390[45]. En Orient, les empereurs naviguent entre césaropapisme et subordination au pouvoir spirituel. Ainsi, en 450, l’empereur Marcien est couronné empereur par l’évêque de Constantinople Anatolius. Son successeur Léon fait de même. C’est donc l’évêque qui au nom de Dieu fait le souverain. Une des conséquences de cette idéologie et la soumission du roi aux dogmes de l’Église. Les empereurs ne renoncent cependant pas à intervenir dans les affaires de l’Église. Zénon publie en 482, l’édit de l'Henotikon, de nature doctrinale, qui vise à apaiser les conflits religieux sur la nature du Christ. Cette volonté du souverain de dire le dogme soulève une opposition en Orient comme en Occident[46]. Justinien, au VIe siècle, va jusqu’à enlever et séquestrer pendant sept ans le pape Vigile pour l’obliger à souscrire aux positions défendues par le IIe concile de Constantinople condamnant le monophysisme. Constant II en 653 fait appréhender et juger le pape Martin Ier, et Justinien II tente la même action contre Serge Ier en 692 pour imposer les canons du concile in Trullo. Mais cette fois, les milices romaines défendirent le pape. Le principe dynastique mis en place par Constantin a pour conséquence un affaiblissement du pouvoir impérial. En effet, à plusieurs reprises, des enfants sont arrivés au pouvoir à la mort de leur père. C’est le cas de Gratien et de Valentinien II, d’Arcadius et d’Honorius, de Théodose II et de Valentinien III en 423. Les mères de ces jeunes empereurs occupent alors un rôle politique important ainsi que certains préfets du prétoire. [modifier] L’arméeLe nombre de soldats par légion est passé de 6 000 à 5 000 sous le Haut Empire à probablement 2 000 au début du règne de Dioclétien[47]. Celui-ci augmente le nombre d'unités. On suppose que l’armée romaine du IVe siècle compte entre 250 000 et 300 000 hommes. Une nouveauté de taille est le recrutement de soldats d’origine barbare pour garder le limes, les frontières de l’Empire. Ils complètent l’armée de manœuvre. Les légions de manœuvre sont de taille plus réduite — 1 000 légionnaires — mais sont plus nombreuses que sous la période précédente. Elles passent de 39 à 60. Elles sont chargées d’intercepter les Barbares qui ont réussi à franchir une frontière de plus en plus fortifiée. La nécessité de la défense de l’Empire justifie l’abandon de Rome comme résidence impériale au profit de villes plus proches des frontières : Trèves, Milan, Sirmium, Nicomédie. Constantin achève la transformation de l’armée et met en place le comitatus, l’armée de campagne. Son commandement est confié à un magister peditum pour l’infanterie et un magister equitum pour la cavalerie[48]. En cas de besoin, des maîtres des milices peuvent être créés pour une région particulière comme en Illyrie. Dans les provinces et les diocèses exposés, les troupes peuvent être dirigées par un comes ou un dux. Cette armée est particulièrement soignée par les empereurs.
Anastase ou Justinien triomphant, détail de l’ivoire Barberini, Constantinople, début du VIe siècle, style théodosien tardif, musée du Louvre
Pour pallier les difficultés de recrutement, Dioclétien impose de nouvelles règles. Les propriétaires doivent désormais fournir des recrues à l’armée romaine. Au cours du IVe siècle, ils obtiennent le droit de remplacer les recrues par une somme en or, l'aurum tironicum[49]. Ce système est supprimé en 375, mais uniquement pour l’Orient. Un nombre significatif de citoyens cherche à fuir l’enrôlement dans l’armée en partant dans le désert, en se coupant le pouce ou en devenant clerc. Les lourdes condamnations envers les déserteurs, l’hérédité du métier de soldat n’évitent pas les difficultés de recrutement, ce qui pousse les empereurs à faire appel aux barbares. Outre les soldats de l’armée de manœuvre, Dioclétien et Constantin Ier recrutent des auxiliaires d’origine barbare pour veiller sur le limes, les limitanei. Ils ont peu à voir avec l’esprit romain. La distinction entre comitatus et limitanei donne naissance à l’armée romaine du Bas-Empire. Sous Théodose, la présence barbare se renforce, y compris dans les postes du haut commandement, exercé par des barbares romanisés tels que Arbogast, Stilicon, Gaïnas. Au début du Ve siècle, l’armée d’Occident comprend théoriquement 200 000 hommes aux frontières, presque tous d’origine barbare, et 50 000 hommes dans l’armée de manœuvre. Les frontières sont alors défendues par des soldats issus de peuples qui cherchent à envahir l’Empire[50]. Au Ve siècle, l'Empire romain d'Orient connaît plusieurs réactions anti-germaniques qui aboutissent à l'élimination des chefs barbares (Gaïnas en 400, assassinat d’Aspar en 471) et à exclure les Germains des cadres de l’armée. En même temps en 466, les empereurs d’Orient leur substituent une source de recrutement autochtone, avec les montagnards isauriens, sujets de l’Empire, commandés par Zénon, qui devient le gendre de l’empereur Léon Ier et lui succède[51]. Les derniers fédérés en Orient, dirigés par Théodoric, sont envoyés sur l’Italie en 489, ce qui libère l’Orient de leur pression. Néanmoins, les Germains demeurent un élément important de l’armée impériale, jusqu’au VIIe siècle, mais ils sont recrutés individuellement comme mercenaires, et encadrés par des officiers impériaux[52]. L’abandon du système des fédérés et la reprise de contrôle des forces armées permet la survie de l’Empire d’Orient. Au début du VIIe siècle, la crise financière de l’Empire d’Orient et l’occupation des Balkans par les Slaves et de l’Asie Mineure par les Perses tarissent les capacités de recrutement de mercenaires. Héraclius réorganise alors le recrutement par l'institution de paysans-soldats. Les territoires encore sous domination impériale sont progressivement organisés en circonscriptions militaires, commandées par un stratège, et reçoivent l’appellation des thèmes, du nom grec de l’unité qui y stationne (thema). On y crée des biens militaires, qui sont attribués à titre héréditaire et inaliénable à des familles, contre un service militaire également héréditaire. Cette institution rappelle et généralise celle des anciens limitanei frontaliers, donne enfin les moyens d’une puissante armée indigène et dispense de recruter des mercenaires étrangers, coûteux et peu sûrs. Le soldat-paysan s’équipe et se dote d’un cheval lui-même et ne perçoit qu’une solde minime, ce qui allège encore les charges de l’armée. L’armée ne manque alors plus de soldats, la résistance du réduit byzantin est assurée pour les siècles à venir[53]. [modifier] L’administration
Flavius Felix, consul en 428, Rome, Ivoire d’éléphant, Ancien trésor de l’Abbaye Saint-Junien de Limoges, Cabinet des médailles de la BNF
Sous Dioclétien, les distinctions entre provinces sénatoriales et provinces impériales sont supprimées. En 297, l’empereur les divise en entités plus petites, les faisant passer de 47 à plus de 100. Ces nouvelles provinces sont regroupées en 12 diocèses dirigés par des vicaires équestres qui obéissent directement aux empereurs. Cette multiplication des circonscriptions administratives et des échelons administratifs est perçue comme étant plus efficace pour lutter contre les maux de l’Empire. En 312, on compte 108 provinces, 116 en 425[54]. Constantin opère une réforme de la préfecture du prétoire qui ne s’occupe plus de l’administration centrale. Il divise l’Empire en grandes circonscriptions dont les limites sont fluctuantes, les préfectures régionales avec à leur tête un préfet du prétoire. Les préfets y ont de grandes prérogatives civiles et judiciaires[55]. Chaque niveau administratif — préfecture régionale, diocèse, province — a sa capitale, ses bureaux, ses fonctionnaires. Le pouvoir impérial est ainsi plus présent à chaque échelon, mais la masse salariale des fonctionnaires est multipliée par quatre et les grands pouvoirs qu’ils possèdent sont des facteurs d’autonomie et de corruption[56]. Constantin transforme aussi l’organisation du pouvoir central qui était demeurée sensiblement la même depuis le Haut Empire. Le préfet du prétoire est remplacé par le questeur du Palais sacré qui rédige les édits. Celui-ci dirige le consistoire sacré, qui remplace le conseil de l’empereur. Le maître des offices dirige le personnel administratif, les fabriques d’armes et les scholæ de la garde ; le maître des milices, l’infanterie et la cavalerie ; le comte des largesses sacrées, le fisc ; le comte de la fortune privée, la res privata, c’est-à-dire la caisse privée de l’empereur, les revenus personnels de ce dernier étant issus essentiellement du revenu de ses immenses domaines. La grande nouveauté est cependant la grande augmentation des fonctionnaires travaillant dans les bureaux centraux. Une foule de notaires, d’agents secrets (les agentes in rebus), près de 1000 fonctionnaires au Ve siècle[57], et d’employés divers font de l’Empire romain une véritable bureaucratie[58]. Cette administration centrale pléthorique contribue à l’isolement de l’empereur du reste de la société. Toutes ces institutions demeurent à peu près les mêmes jusqu’au début du VIIe siècle. Pendant longtemps, les empereurs s’efforcent de maintenir la séparation des pouvoirs civils, confiés à un gouverneur, et les pouvoirs militaires confiés à un comes ou un dux, ce dernier s’occupant de plusieurs provinces. Mais à l’époque de Justinien, les réformes portent en germe la réunion des pouvoirs civils et militaires dans les thèmes ou les exarchats de la période byzantine. Justinien regroupe les provinces, seulement pendant quinze ans, il est vrai, entre les mains de proconsuls ou de propréteurs en leur donnant des pouvoirs militaires, civils et parfois fiscaux. Son objectif est d’enrayer la puissance grandissante de la noblesse. [modifier] La fiscalitéLes finances sont avant tout destinées à soutenir l’armée. L’annone militaire a été progressivement mise en place à partir de la dynastie des Sévères. Pour faire face aux dépenses accrues, l’empereur ordonne en 298 que soient recensées toutes les ressources de l’Empire, hommes, bétails et autres richesses[59]. Ce recensement, qui a lieu tous les cinq ans[60], sert de base pour établir l’assiette d’un nouvel impôt, la capitation. En outre, ils doivent payer la jugatio sur les biens fonciers. Le paiement se fait soit en nature, soit en espèces selon une correspondance préétablie régionalement par un barème de prix. Cette fiscalité basée sur la propriété terrienne pèse essentiellement sur les habitants des campagnes. Elle est complétée d’une réforme agraire, par l’attribution forcée des terres abandonnées à des particuliers, qui en deviennent les colons imposables. Constantin accroît les dépenses de l’État par son administration nombreuse, ses multiples constructions, les dons à ses protégés et à l’Église, les dépenses luxueuses de la cour. Il se procure l’or nécessaire en imposant ceux que la capitation épargne : le chrysargyre est levé tous les cinq ans sur les commerçants et les artisans, les curiales sont assujettis à offrir tous les cinq ans l’or coronaire (couronnes en or), les sénateurs doivent s’acquitter de l’or oblatice (aurum oblaticium, or offert à chaque anniversaire impérial) et de la collatio glebalis tous les quatre ans[61]. Ces réformes alignent les finances publiques sur la circulation de l'or, et les restaurent pour tout le IVe siècle malgré l’augmentation considérable des dépenses, au prix d’une collusion entre le pouvoir et les classes supérieures, thésaurisatrices d’or, et de la ruine des classes inférieures[62]. Sous le règne de Théodose, la fiscalité se durcit encore provoquant des révoltes (Antioche en 387). En théorie, les revenus de la res privata doivent subvenir à la cour et à la famille impériale, mais une part grandissante de cette caisse est dévolue aux immenses besoins de l’État. Anastase détache une partie des domaines de la res privata dont les revenus rejoignent ceux du fisc. Il abolit le chrysargyre qui frappait le commerce et l’industrie des villes, et confie la perception de l’impôt des villes à des fonctionnaires, soulageant les curiales ruinées. Alors que la circulation monétaire ralentit considérablement en Occident du fait des grandes invasions, elle augmente en Orient[63] : Anastase impose définitivement aux campagnes le payement de l’annone (capitatio et jugatio) en espèces, et achète les approvisionnements nécessaires à l'État à des prix imposés par le gouvernement. La sévérité fiscale provoqua des révoltes populaires, mais à la mort d’Anastase, les caisses impériales renfermaient une réserve considérable de 320 000 livres d’or[64]. Le coût des conquêtes de Justinien provoque un nouveau tour de vis fiscal jusqu’en 550. Le mécontentement est grand. En effet, l’empereur prélève dans des campagnes orientales affaiblies par les ravages de la peste des impôts très lourds[65]. Les provinces nouvellement reconquises ont perdu l’habitude de payer de lourds impôts sous l’administration barbare incapable de les prélever régulièrement. Elles doivent se soumettre de nouveau à cette obligation alors qu’elles sortent complètement ruinées des guerres de conquête. Après 550, du fait de l’augmentation de la population dans l’Empire de Justinien, les prélèvements fiscaux tendent à diminuer[66]. [modifier] Le christianisme dans le monde romain[modifier] Les questions posées par la christianisation de l’Empire romainLa progression du christianisme dans l’Empire est sujette à de nouveaux débats. En effet, les sources à la disposition des historiens rendent ardue la quantification du développement du christianisme[67]. Pendant longtemps a prévalu l’idée qu’au début du IVe siècle, les provinces d’Orient sont majoritairement acquises au christianisme. En Occident, les provinces méditerranéennes sont plus touchées par la nouvelle religion que les autres. Mais partout dans cette partie de l’Empire romain, les campagnes restent profondément polythéistes[68]. Dans cette optique, la conversion de Constantin en 312 n’aurait été qu’un couronnement, et non un tournant de l’histoire de l’Empire[69]. Aujourd’hui l’ampleur de la christianisation de l’Empire est remise en question[70]. Robin Lane Fox pense que le paganisme est toujours très bien implanté au début du IVe siècle et que le christianisme est encore un phénomène très minoritaire[71]. Selon lui les chrétiens ne représentent en 312, que 4 à 5 % de la population totale de l’Empire. Le débat est d’autant plus délicat que, derrière les chiffres, il y a un enjeu idéologique fort. Certains points semblent néanmoins établis. L’inégalité de la christianisation selon les régions et le retard de la Gaule en particulier sont admis par tous. À un moindre degré, la situation est la même en Espagne et en Italie, mais avec en plus de fortes différences régionales. On pense qu’à Rome, la ville la plus christianisée d’Italie, peut-être un peu moins de 10 % des habitants sont chrétiens en 312. L’étude des papyrus égyptiens permet le chiffre de 20 % de chrétiens en 312 en Égypte[72]. En Asie Mineure, une proportion d’1/3 de chrétiens est envisageable, 10 à 20 % en Afrique. En 312, les chrétiens ne sont donc qu’une minorité dans l’Empire[39]. La question du développement du christianisme a longtemps été posée en termes d’affrontement avec la culture antique. Le Bas Empire est, dans cette perspective, vu comme une période de triomphe de la foi nouvelle face aux religions traditionnelles ou aux cultes à mystères. Aujourd’hui, l’examen des sources pousse à modifier ce point de vue. Le christianisme s’est nourri de la culture antique et s’en est servi pour se développer : il n’a donc pas détruit la culture antique[73]. G. Stroumsa explique le passage du paganisme au christianisme dans l’Empire romain par un processus d’intériorisation du culte. Une partie significative des habitants de l'empire ne se reconnaît plus dans les religions ritualistes et cherche une croyance qui soit plus personnelle. L’essor des religions du livre grâce à la généralisation du codex sert d’accélérateur à un nouveau souci de soi présent dans l’ascèse et la lecture, au passage de la religion civique aux religions communautaires et privées[74]. Cette thèse ne fait pas l’unanimité parmi les historiens[75]. Le christianisme, en devenant la religion de l’Empire romain au IVe siècle, sert à justifier un ordre politique autoritaire qui s’exerce au nom de Dieu. Il permet aussi, aux yeux des empereurs d’assurer la cohésion de l’Empire. Il devient un élément essentiel de la civilisation de l’Antiquité tardive. La conséquence en est l’exclusion de toutes les autres convictions religieuses. Les non-chrétiens sont désormais désolidarisés de l’idéal romain[76]. Pour l’Église d’Occident, romanité et christianisme sont tellement indissociables que les évêques trouvent normal de défendre l’Empire face aux barbares[77]. [modifier] La grande persécution |